Le baseball et le combat américain

Nous n’en sommes qu’au printemps, mais Mitch McConnell, chef des républicains au Sénat des États-Unis, mène déjà la course au titre de citation la plus cynique de l’année. « Mon avertissement aux entreprises américaines est de rester en dehors de la politique », a-t-il lancé cette semaine avant d’apporter une judicieuse précision : « Mais je ne parle pas des contributions politiques. »

En clair, merci pour votre cash, mais ne vous mêlez pas des dossiers sociaux touchant le pays. Contentez-vous de financer nos campagnes et on gardera vos impôts bas, contrairement à ces maudits socialistes du Parti démocrate !

McConnell est un politicien retors et à la moralité fluctuante, comme il l’a si souvent démontré. Mais j’avoue qu’en lisant ses propos dans le blogue de mon collègue Richard Hétu, il a tout de même réussi à me surprendre.

Pourquoi cette tirade du sénateur ? Parce qu’il en veut beaucoup au baseball majeur d’avoir déplacé son match des Étoiles de juillet prochain d’Atlanta à Denver. Cette rencontre devait notamment honorer Hank Aaron, le plus grand joueur de l’histoire des Braves, mort en janvier dernier. Avec l’appui de l’Association des joueurs, le commissaire Rob Manfred a pris cette décision afin de protester contre la nouvelle loi électorale de l’État de la Géorgie, dont Atlanta est la métropole.

Adoptée par les élus républicains toujours furieux que leur État ait voté pour Joe Biden et deux sénateurs démocrates lors du dernier cycle électoral, cette loi complique l’inscription des électeurs et restreint l’accès au vote. Les Afro-Américains, qui appuient largement les démocrates, en seront les premières victimes.

Une disposition symbolise à merveille la malveillance des concepteurs de cette loi : il est désormais interdit, sous peine de commettre une infraction, d’offrir une bouteille d’eau à une personne en file devant le bureau de scrutin, peu importent la chaleur et la durée de l’attente. « Une loi antiaméricaine », a lancé le président Joe Biden.

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Le baseball majeur compte des alliés parmi les entreprises dans son opposition à la loi. Le réseau CNBC en a dressé la liste. On y trouve notamment Coca-Cola et les lignes aériennes Delta, dont les sièges sociaux sont en Géorgie ; Porsche, qui gère d’Atlanta ses activités américaines ; le géant pharmaceutique Merck, American Express, Bank of America…

La machine de guerre républicaine a alors ouvert le feu, sous l’impulsion de son gourou en chef, Donald Trump. Dans un message écrit sur le ton belliqueux de ses interventions passées sur Twitter, il a dénoncé le baseball majeur qui « perd déjà un nombre fulgurant de fans » et qui retire son match des Étoiles d’Atlanta parce qu’il a peur « des radicaux de gauche démocrates ».

Trump a ensuite donné ce conseil à ses partisans : « Boycottez le baseball et toutes les entreprises “woke” qui interfèrent avec les élections libres et équitables. Entendez-vous, Coke, Delta et les autres ! »

Le gouverneur du Texas, Greg Abbott, a ensuite refusé de faire le lancer protocolaire avant le premier match de la saison des Rangers du Texas afin de dénoncer Manfred et le baseball majeur.

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La bataille qui s’engage entre les républicains et le baseball majeur rappelle celle entre l’administration Trump et la Ligue nationale de football il y a plus de trois ans. Rappelez-vous : l’ex-président (en passant, je n’ai jamais eu autant de plaisir à écrire le mot « ex ») avait insulté les joueurs de la NFL posant un genou au sol durant l’hymne national pour protester contre les injustices raciales.

Cette sortie a été condamnée par plusieurs propriétaires d’équipe de la NFL. Hélas, cette solidarité avec les joueurs a été de courte durée. Craignant la réaction d’une partie du public, un effet de ressac auprès des annonceurs et la colère de Trump, les proprios ont tout fait pour calmer la situation. Il a fallu attendre l’été dernier pour que la NFL et le commissaire Roger Goodell, au plus fort du mouvement Black Lives Matter, s’affichent clairement pour l’égalité.

Que se passera-t-il cette fois-ci ? L’appel au boycottage de Trump sera-t-il suivi ? Les républicains renforceront-ils la pression pour menacer les grandes entreprises américaines souhaitant défendre le plus large accès possible au vote ?

Bien malin qui peut prévoir la suite des choses dans ce pays où les divisions sont les plus tranchées de l’ère moderne. Cela dit, le baseball majeur est aujourd’hui en meilleure position que la NFL en 2017 pour résister à cette intimidation.

D’abord, le président en exercice est Joe Biden, dont l’influence est énorme, et non pas Donald Trump, qui ne rayonne plus avec la même intensité hors des cercles républicains.

Ensuite, l’objet du débat – une loi en Géorgie – n’est pas, malgré son importance cruciale, un enjeu aussi émotif aux quatre coins des États-Unis que l’attitude à adopter durant l’interprétation de l’hymne national. À ce sujet, bon nombre d’Américains ont une idée bien arrêtée. Rappelons-nous : les républicains ont démonisé le refus de se tenir debout durant l’hymne national en l’associant à une insulte aux membres de l’armée et aux anciens combattants.

En revanche, il faudra surveiller si les entreprises américaines ayant pris position contre la loi prendront d’autres initiatives pour la dénoncer. Ou si elles se contenteront des communiqués de presse publiés au cours des derniers jours.

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Dans un monde idéal, le sport et la politique seraient des secteurs à part. Mais ce ne fut jamais le cas. Aujourd’hui, ils sont liés encore plus étroitement, notamment aux États-Unis.

On assiste à un combat fratricide chez nos voisins du Sud. Un combat entre deux conceptions du pays et de la démocratie. Dès lors, de puissants symboles culturels – comme le football et le baseball – deviennent inévitablement des pièces de l’échiquier.

Au moins, dans ce combat historique, il est réconfortant de voir le baseball majeur choisir le bon camp et rejeter, avec force et fierté, la déplorable nouvelle loi électorale de la Géorgie.

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