analyse

« Personne ne croyait en nous »

Allez, soyons francs. Qui y croyait ?

Au plus creux de l’hiver, alors que les défaites s’accumulaient et que réussir une simple entrée de zone relevait de l’exploit, qui pouvait affirmer hors de tout doute que cette équipe atteindrait les séries éliminatoires ?

Après cinq défaites consécutives pour finir la saison, et avec le défi de freiner quatre fois le rouleau compresseur offensif des Maple Leafs de Toronto, qui a osé frapper sur la table et garantir une victoire du Canadien ? Non pas pour fanfaronner dans le pool du bureau. Une vraie certitude.

Et malgré l’euphorie de la victoire contre les Leafs, dans l’esprit de quel illuminé était-il clair que non seulement le Tricolore battrait les Jets, mais en plus il le ferait en quatre matchs, dont le dernier s’est terminé 3-2 lundi soir ?

La réponse : personne. À tout le moins à l’extérieur du vestiaire au CH.

Ce n’est pas nous qui le disons. C’est Tyler Toffoli. Celui-là même qui a accepté une passe poétique de Cole Caufield au début de la prolongation pour mettre un point final à cette série.

« On sentait que personne ne croyait en nous », a convenu celui qui, après avoir été le meilleur pointeur de son club en saison, a conservé sa place en séries éliminatoires avec 10 points en 11 matchs.

« Tout ce qu’on avait, c’était nous-mêmes et nos fans, a-t-il poursuivi. On s’est tenus, on a joué ensemble. On a gagné et on s’est amusés. »

Signe probant que Toffoli disait vrai : Shea Weber s’est présenté tout sourire aux membres des médias après la rencontre. Marquez votre calendrier d’une étoile, ça n’arrive pas souvent.

Catégorique, le capitaine a assuré que « depuis le début de l’année, et tout au long de la saison, il n’y a pas un moment où on a douté ».

« Toutes les équipes traversent des moments difficiles. Mais on s’est battus. »

— Shea Weber

L’histoire du Canadien de 2021, elle est juste là. Celle d’une équipe qui se bat sans relâche. Parfois contre les éléments – insérez ici un rappel du calendrier terrifiant de la dernière ligne droite de la saison. Mais aussi souvent contre lui-même. Ses démons, ses mauvais plis. La défense qui se cherchait. L’attaque capable du meilleur comme du pire. L’avantage numérique à plat. L’inconstance des jeunes, des moins jeunes et des vieux. Les hauts et les bas de Carey Price. Chaque minute contre les Flames de Calgary.

Néanmoins, c’est cette même équipe qui a puisé au plus profond de ses ressources et qui a gardé le cap. Qui s’est regroupée autour du système de jeu, qui a effacé toute trace d’individualisme et qui a, à l’unisson, trouvé son meilleur hockey au meilleur moment.

« On s’en fout de qui fait le boulot, a rappelé Toffoli. Tout le monde joue de la bonne manière. »

La satisfaction est évidemment encore plus grande quand les résultats répondent aux efforts déployés. « C’est le meilleur moment de notre vie », a conclu Phillip Danault, pizza de la victoire en main.

« Combien de fois… »

La scène qu’a rapportée l’entraîneur-chef Dominique Ducharme après la rencontre avait des allures de drame sportif.

Alors que le Tricolore tirait de l’arrière 3-1 dans sa série face aux Leafs, et que tout pointait vers une exécution rapide au cinquième match, Ducharme a interpellé ses joueurs les plus expérimentés pendant une réunion de routine.

« Je leur ai posé la question : combien de fois ont-ils eu la chance de faire quelque chose de spécial ? », a raconté Ducharme.

Shea Weber s’est exprimé. Corey Perry et Eric Staal aussi. Les deux derniers ont remporté la Coupe Stanley. Les trois ont gagné une médaille d’or aux Jeux olympiques de 2010 à Vancouver.

En substance, ils ont témoigné à leurs coéquipiers de l’évidence : le train ne passe pas souvent. Alors il ne faut pas le manquer.

« À partir de là, ç’a vraiment monté d’un cran », a raconté Ducharme. Lire ici : son équipe a signé sept victoires de suite. Donc quatre extrêmement convaincantes contre les Jets.

Le train poursuivra donc sa route vers la demi-finale, avec à son bord le Canadien, champion de la division Nord – et roi du Canada, finalement.

On ne sait pas encore qui de l’Avalanche du Colorado ou des Golden Knights de Vegas sera le prochain adversaire des Montréalais. Ce qui est toutefois certain, c’est que la facilité ne sera toujours pas au rendez-vous, alors que les anciens Nordiques et les chevaliers dorés ont été les meilleures équipes de la LNH pendant la saison. De fait, les deux équipes ont chacune récolté 23 points de plus que le Canadien, au cours d’un calendrier écourté de 56 matchs, au demeurant.

Pour la première fois depuis une éternité, le CH affrontera une équipe qu’il n’a jamais croisée cette saison. La préparation demandera beaucoup de travail, a reconnu Ducharme.

Par contre, « notre objectif, ce n’est pas d’arrêter ici », a-t-il rappelé. « Si on veut se rendre où on veut se rendre, il faut battre les meilleures équipes. »

Le Canadien atteint donc le carré d’as pour la première fois depuis 2014, et pour la troisième fois seulement depuis la dernière Coupe Stanley de 1993. Celle que Phillip Danault rêve de « ramener » dans la province depuis tout petit.

« On n’a encore rien accompli », a insisté un très réaliste Shea Weber.

C’est d’autant plus vrai quand on voit l’écart qui séparera le Canadien de son prochain adversaire.

Encore une fois, le rôle de négligé sera inévitable. Et les probabilités joueront plus que jamais contre les hommes de Dominique Ducharme.

Or, ils ont fait la preuve, deux fois plutôt qu’une, qu’ils n’ont rien à faire des pronostics. Car comme Dubmatique en 1997, ils n’ont jamais cessé d’y croire.

Ils ont dit

« Un pas dans la bonne direction »

« C’est un pas dans la bonne direction, vers notre but, mais on ne peut pas être complètement satisfaits.  »

— Shea Weber

« J’ai aimé la manière dont on a réagi. Notre groupe a confiance en la façon dont on joue, il sait qu’on va être récompensés en jouant de cette façon-là. On est restés calmes.  »

— Dominique Ducharme, sur la remontée de deux buts des Jets

« De match en match, on était meilleurs. Encore ce soir, je suis convaincu qu’on a été meilleurs que dans le match numéro trois, malgré le pointage et la prolongation.  »

— Dominique Ducharme

« C’est simplement un bon joueur. Chaque fois qu’il a la rondelle sur son bâton, de bonnes choses arrivent. Il prend de bonnes décisions. En tout cas il en prend de bonnes en ce moment !  »

— Tyler Toffoli au sujet de Cole Caufield

« On était préparés à jouer sept matchs.  »

— Carey Price, en réponse à une question sur l’empressement de conclure la série avant le retour de Mark Scheifele

« Tout est amer en ce moment. Ce sont les séries, l’identité des marqueurs importe peu. On gagne et on perd en équipe. J’ai eu deux buts pour aider, mais au bout du compte, on perd et ça fait mal.  »

— Logan Stanley, auteur des deux buts des Jets

« On sait que la communauté vit un moment difficile, surtout quand ils ouvrent la télévision et voient des arénas pleins et des partisans sans masque. Pour notre part, d’entendre des gens klaxonner, quand on a battu Edmonton, ça nous a donné le goût de pousser pour Winnipeg, de donner un spectacle pour les gens. Je n’aurais jamais cru que ça se finirait en quatre. C’est une des choses les plus décevantes. Les gens n’avaient rien à faire et on leur a changé les idées.  »

— Blake Wheeler, capitaine des Jets

Propos recueillis par La Presse

Dans le détail

Le repos n’a pas payé

Pour la sixième fois de suite, l’équipe reposée se retrouve en vacances. Nous en parlions la semaine dernière : au cours des 20 dernières années, c’était la sixième fois qu’une équipe ayant gagné une série en sept matchs (en l’occurrence, le Canadien) rencontrait au tour suivant une équipe qui venait de remporter une série 4-0 (en l’occurrence, les Jets). La série Colorado-Vegas, présentement à égalité 2-2, a aussi cette particularité. Tout ça pour dire que l’équipe reposée a perdu les six séries. Avec tout ça, le Canadien pourrait bien se retrouver dans la situation inverse au troisième tour, si l’Avalanche et les Golden Knights se rendent à la limite. Mais pour l’heure, les joueurs du CH ne diront pas non à quelques jours de congé, eux qui viennent de se farcir 11 matchs en 18 jours. « Ce sera bon. Notre horaire a été fou, a résumé Tyler Toffoli. C’est probablement mon année la plus dure, mentalement et physiquement. Ça fera du bien de se libérer la tête pour quelques jours. »

Rien de trop grave pour Petry

Après la victoire, Dominique Ducharme a affirmé que Jeff Petry devrait revenir au jeu pendant la prochaine série, sans toutefois garantir sa présence dès le premier match. Petry, rappelons-le, s’est blessé quand sa main est restée coincée dans un trou réservé aux caméras des photographes dans la baie vitrée, lors du sixième match. Brett Kulak a été le grand gagnant en son absence, jouant 18 minutes, un sommet pour lui depuis le début des séries. Généralement jumelé à Joel Edmundson, il a eu droit à des confrontations costaudes et a disputé la majorité de ses présences contre les deux premiers trios des Jets. Il a même effectué trois présences dans les cinq dernières minutes de la troisième période, avec une égalité de 2-2. Bref, Ducharme n’a pas cherché à le protéger à outrance, et Kulak a bien répondu. Le revenant Alexander Romanov a lui aussi bien répondu (les Jets n’ont réussi aucune tentative de tir à cinq contre cinq quand il était sur la patinoire !), mais Ducharme lui a évité des adversaires trop coriaces.

De mal en pis pour Dubois

Nommez un attaquant des Jets, et Pierre-Luc Dubois a fort probablement effectué une ou deux présences avec lui lundi. Le Québécois n’a pas été très visible dans les trois premiers matchs, et Paul Maurice a fini par perdre patience, le reléguant d’abord au troisième trio, puis au quatrième. Chez le Canadien, on aime dire que le quatrième trio n’en est pas réellement un, mais avec Nate Thompson et Trevor Lewis comme compagnons, Dubois devait bel et bien se sentir au sein d’une quatrième unité. Sa fiche dans cette série : une aide, deux pénalités (même si celle de lundi n’était pas la plus flagrante), six tirs et quelques gestes de frustration. En l’absence de Mark Scheifele, l’occasion était belle pour Dubois de s’imposer comme un centre dominant. Mais c’est plutôt Andrew Copp – employé à l’aile quand tout le monde est en santé – qui a eu la faveur de Paul Maurice. Les vertus de la polyvalence !

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