Analyse

Le départ de Pierre Fitzgibbon aussi déploré à Ottawa

Ottawa — Le premier ministre François Legault n’est pas le seul à regretter la démission de son ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon. À Ottawa, plusieurs ministres du gouvernement Trudeau déplorent aussi son départ.

Dans la capitale fédérale, Pierre Fitzgibbon était considéré comme l’interlocuteur de prédilection qui permettait des échanges sans friture sur les lignes de communication entre Ottawa et Québec. Son but était toujours le même : régler les dossiers rapidement et aplanir les différends. Il était d’autant plus apprécié qu’il n’était pas du genre à s’« enfarger » dans les fleurs du tapis constitutionnel.

Son empressement à conclure des « deals » a parfois pris ses proches collaborateurs de court. Il lui est arrivé de prendre des engagements sans en avertir son chef de cabinet ou son sous-ministre.

« Pierre, c’est la personne qui voulait toujours faire des “deals”. Cela vient de son expérience d’homme d’affaires, sans doute », affirme-t-on dans les rangs libéraux à Ottawa.

Aussi, on savait pertinemment dans les cercles de pouvoir à Ottawa que Pierre Fitzgibbon avait l’oreille du premier ministre Legault.

M. Fitzgibbon a annoncé sa démission du Conseil des ministres mercredi. La publication d’un autre rapport de la commissaire à l’éthique, Ariane Mignolet, a provoqué son départ. La commissaire a statué que M. Fitzgibbon était « encore, à ce jour, en manquement à l’article 46 du Code » d’éthique. Cet article prévoit qu’un ministre ne peut avoir d’intérêts dans des entreprises qui font des affaires avec l’État.

« Je vais appeler Pierre. » Cette phrase était devenue récurrente dans la bouche de certains ministres fédéraux du Québec depuis quelques mois quand surgissait un blocage dans un dossier fédéral-provincial. À sa manière, Pierre Fitzgibbon portait indirectement le chapeau de ministre des Affaires intergouvernementales.

Le dossier du financement de la construction de la station du Réseau express métropolitain (REM) à l’aéroport international Pierre-Elliott-Trudeau est un exemple probant.

Après que le ministre des Transports du Québec, François Bonnardel, eut abruptement mis fin aux pourparlers entre Ottawa et Québec sur un montage financier pour assurer la construction de cette station jugée cruciale pour la métropole, les ministres fédéraux ont jeté leur dévolu sur Pierre Fitzgibbon.

Alors qu’Aéroports de Montréal (ADM), privé de revenus à cause de la crise économique causée par la pandémie, réclamait une aide pour financer le projet évalué à 600 millions de dollars, le ministre Bonnardel s’est retiré des discussions. Il soutenait que le projet devait être financé uniquement par Ottawa parce que l’aéroport était une infrastructure appartenant au fédéral.

La ministre du Développement économique et des Langues officielles, Mélanie Joly, a alors multiplié les appels téléphoniques avec M. Fitzgibbon pour que Québec change son fusil d’épaule. Ce dernier était favorable à une participation financière de Québec. « Il représente une circonscription de Terrebonne. Il comprend bien l’importance de ce projet pour Montréal. Surtout, il comprend bien les besoins de la métropole », a-t-on insisté à Ottawa.

Ces efforts ont porté leurs fruits. Au début de l’année, le gouvernement Legault était de retour à la table. Quelques semaines plus tard, on annonçait une entente afin d’assurer la construction de la station. Le montage financier prévoit un prêt remboursable de 300 millions de dollars de la Banque de l’infrastructure du Canada, de 100 millions du ministère fédéral des Transports et de 100 millions du gouvernement Legault. ADM devra débourser le reste, soit 100 millions.

Liens étroits

Pierre Fitzgibbon était également aux premières loges pour trouver une solution financière afin de garantir la présence du Grand Prix de la F1 à Montréal à long terme. Pour y arriver, il a fait bon usage de ses liens étroits établis avec certains ministres fédéraux pour s’assurer qu’Ottawa s’en mêle aussi.

Si le gouvernement Legault a pu annoncer récemment des investissements importants, avec le concours financier d’Ottawa, pour réaliser sa promesse de brancher l’ensemble des foyers du Québec à l’internet haute vitesse d’ici la fin de son mandat, c’est en partie grâce au travail en coulisses de Pierre Fitzgibbon. À ce jour, le Québec est la seule province à avoir conclu une telle entente avec le gouvernement Trudeau. L’Ontario cherche maintenant à imiter le Québec.

M. Fitzgibbon s’est impliqué tout autant dans le plan de relance du centre-ville de Montréal, de concert avec la ministre Joly, pour redonner à l’âme de la métropole son dynamisme d’avant la pandémie.

C’est d’ailleurs la pandémie qui a donné lieu à un rapprochement entre M. Fitzgibbon et Mme Joly. Alors que la crise était à son comble, les deux se sont entretenus au rythme d’une fois par semaine – ça s’est espacé toutes les deux semaines depuis quelque temps –, afin de faire le point sur la situation et les projets sur la table pour soutenir les entreprises et les travailleurs dans les deux capitales. Cela a parfois permis d’arrimer les divers programmes d’aide, mis rapidement sur pied à Ottawa et à Québec, pour éviter l’écroulement de l’économie.

Après analyse, M. Fitzgibbon est l’un des rares ministres provinciaux à avoir réussi à tisser des relations de travail aussi productives avec ses homologues fédéraux, soutient-on aussi dans les rangs libéraux.

Le seul exemple que l’on évoque et qui se compare est la grande détente survenue entre le premier ministre de l’Ontario, Doug Ford, et la vice-première ministre, Chrystia Freeland. L’an dernier, M. Ford ne cessait de chanter les louanges de Mme Freeland, qui était alors ministre des Affaires intergouvernementales. Ils s’échangeaient fréquemment des textos. La détente était telle que M. Ford a même salué le travail de Justin Trudeau et avait indiqué qu’il ne comptait pas se mêler de la prochaine campagne fédérale.

Mais Mme Freeland a été mutée au ministère des Finances en août dernier et son emploi du temps ne lui permet plus d’échanger autant avec M. Ford. Depuis quelques semaines, ce dernier est parti en guerre contre le gouvernement Trudeau. Il l’accuse d’avoir trop tardé à resserrer les mesures de contrôle aux frontières – une façon de le tenir responsable de sa mauvaise gestion de la pandémie dans sa province.

Le ministre des Finances du Québec, Eric Girard, s’est vu confier les fonctions qu’occupait Pierre Fitzgibbon. « Ça ne sera pas la même dynamique avec le ministre Eric Girard. Il est très cérébral. Et il n’a pas la même intensité pour conclure des deals comme Pierre Fitzgibbon », fait-on valoir.

On ignore pour l’heure si le ministre démissionnaire sera candidat aux prochaines élections provinciales, qui auront lieu dans 18 mois, ou s’il reviendra un jour au Conseil des ministres. À Ottawa, on croise les doigts pour un éventuel retour de l’homme qui aura modifié discrètement les relations entre les deux capitales.

La CAQ rejette le rapport de la commissaire à l’éthique

Le gouvernement caquiste a voté contre le rapport de la commissaire à l’éthique qui recommandait de bannir Pierre Fitzgibbon de la Chambre. Le ministre déchu contrevenait depuis plus de deux ans au code d’éthique de l’Assemblée nationale parce qu’il n’avait pas vendu ses participations dans deux entreprises privées qui font affaire avec le gouvernement. Mercredi, M. Fitzgibbon s’est donc retiré du Conseil des ministres le temps de vendre ses participations avec le bénéfice de plus de 1 million qu’il escomptait. Pour que le rapport soit entériné, il aurait fallu que les deux tiers des parlementaires l’appuient.

— La Presse Canadienne

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