Chronique

Notre patrimoine dans l’fond d’la boîte à bois

Il y a quelques jours, l’UNESCO a publié la liste des biens immatériels qui s’ajoutent aux quelque 450 autres déjà répertoriés et protégés par l’organisme. L’art du pizzaïolo, inscrit par l’Italie, a beaucoup fait jaser.

En effet, après une bataille de huit ans, la technique de pétrissage de la pâte à pizza et la façon de la faire voler dans les airs pour l’oxygéner font maintenant partie de cette prestigieuse liste.

Parmi les nouvelles inscriptions de 2017, on retrouve également le carnaval d’El Callao, au Venezuela, la Charrería, tradition équestre au Mexique, l’artisanat traditionnel du tapis mural en Roumanie et en république de Moldavie ainsi que le théâtre de marionnettes de la Slovaquie et de la République tchèque.

Créée en 2003, cette catégorie de biens patrimoniaux (l’UNESCO a aussi comme mandat de protéger le patrimoine culturel matériel ou naturel) rassemble aujourd’hui 470 traditions culturelles immatérielles menacées de disparition.

Ce geste des 117 pays participants permet « de mobiliser la coopération et l’assistance internationales nécessaires » pour protéger ces biens qui comprennent également le flamenco espagnol, le batik indonésien, l’art de la fauconnerie (dans une quinzaine de pays), le yoga indien, les fêtes du feu du solstice d’été dans les Pyrénées ou la samba brésilienne.

Dans cette liste, que je vous invite à consulter, vous ne retrouverez pas les chants de gorge inuits, l’art de la courtepointe de l’Ouest canadien ou celui du tissage de la catalogne au Québec.

Vous ne retrouverez aucune tradition patrimoniale du Canada pour la simple et bonne raison que le Canada a refusé et refuse toujours de signer cette convention.

Pourquoi ne veut-on pas adhérer à cette liste qui n’offre que des avantages ? J’ai pu démêler tout cela en parlant à Laurier Turgeon, directeur du programme de sciences historiques et études patrimoniales à l’Université Laval. Ce spécialiste est sans doute la personne qui a le mieux suivi ce dossier. Il fait d’ailleurs partie du comité intergouvernemental sur le patrimoine qui effectue le choix des coutumes qui sont inscrites sur la liste de l’UNESCO année après année.

« Je ne comprends pas qu’on ne signe pas cette convention, m’a-t-il dit hier. Il n’y a que des intérêts, pas d’inconvénients. Il est prouvé que les pays qui inscrivent des biens immatériels jouissent d’un rayonnement accru. Cela fait aussi augmenter le sentiment d’appartenance des habitants pour leurs coutumes et ça vient renforcer la diversité culturelle à l’intérieur des pays signataires. »

Laurier Turgeon m’a expliqué qu’en 2002, au moment de mettre sur pied cette convention, le Canada était très emballé par ce projet. Puis, le gouvernement en place – les libéraux de Jean Chrétien – a demandé des avis juridiques. « Tout à coup, ce projet a été mis de côté, m’a dit l’ethnologue. Depuis ce temps, on n’en parle plus. C’est vraiment étrange. »

C’est vrai que c’est mystérieux, tout cela. Mais en même temps, Laurier Turgeon a sa petite idée sur les motifs qui empêchent le Canada de soumettre son patrimoine immatériel sur la liste de l’UNESCO : cela pourrait cacher une crainte, pour certains, de voir les Premiers Peuples procéder à de nouvelles revendications territoriales. Tiens, tiens, tiens…

Il y aurait aussi, selon cet ethnologue, la peur du Canada anglais de voir cette liste nourrir une certaine forme de nationalisme québécois. Laurier Turgeon croit sincèrement que la course de canots sur glace, la technique de ceinture fléchée, le travail du cuir, plusieurs musiques et danses folkloriques, la tradition orale ou tout ce qui touche aux produits de l’érable pourraient facilement figurer sur la liste de l’UNESCO. Mais pour l’instant, ces trésors sont cachés au reste du monde.

Bref, au lieu de faire swinguer la bacaisse dans l’fond d’la boîte à bois, on préfère y cacher nos traditions et notre patrimoine.

Lorsque la liste des biens immatériels de l’UNESCO a été créée, les libéraux étaient au pouvoir. Les conservateurs ont suivi. Avec le retour des libéraux, j’ai voulu savoir si, du côté de Patrimoine canadien, il y avait l’ombre d’une petite ouverture de ce côté.

J’ai donc communiqué avec Simon Ross, l’attaché de presse de Mélanie Joly, pour lui demander si la ministre pourrait éventuellement rouvrir ce dossier. Trois jours plus tard, et par l’entremise d’une déclaration minutieusement et prudemment rédigée dans un courriel, il m’a envoyé la réponse suivante :

« La préservation et la promotion du patrimoine culturel immatériel sont essentielles et nous continuerons de multiplier les initiatives en ce sens. L’annonce dans le budget 2017 d’un investissement de 89 millions de dollars pour les langues et les cultures autochtones confirme notre engagement. Nous préparons également une première législation en matière de langues autochtones avec les collectivités autochtones du pays. »

C’est formidable que le gouvernement de Justin Trudeau s’attarde à protéger les langues autochtones. C’est la moindre des choses. Mais personne ne répond à ma question : pourquoi le Canada n’adhère-t-il toujours pas à cette convention ?

Certains me diront qu’il y a des choses tellement plus importantes dans la vie que d’inscrire nos « sets carrés » dans une liste de l’UNESCO. « Commençons par réparer nos rues et nous nous occuperons ensuite de protéger nos ceintures fléchées », pensent sans doute de nombreuses personnes.

Ces gens ont probablement raison. Sauf qu’une rue sera toujours réparable et que les traditions, elles, lorsqu’elles se perdront, ne se retrouveront plus.

À force d’attendre et de ne rien faire, c’est notre mémoire qui disparaît à petit feu.

À force d’attendre, on en viendra peut-être à inscrire un jour la technique de réparation des nids-de-poule sur la liste des biens immatériels de l’UNESCO.

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