Spiritueux locaux

Des producteurs en ont assez de « distiller pour des miettes »

Voilà déjà quatre ans que les microdistilleries tentent d’obtenir des assouplissements sur la vente de leurs alcools. Face à l’inertie du ministère de l’Économie et de l’Innovation (MEI), dont relève l’industrie, plus de 30 distilleries ouvriront grand leurs portes le samedi 11 septembre et serviront un cocktail à leurs visiteurs, en échange de la signature d’une pétition.

Il est interdit aux distilleries de vendre des cocktails et même de faire payer pour des dégustations de leurs produits sur place. Or, qui a dit qu’il n’était pas permis de vendre un verre… avec de l’alcool gratuit dedans ?

Voilà comment les plus astucieux contournent la règle. Mais c’est justement le problème : les microdistillateurs en ont assez de se casser la tête pour être rentables et réclament d’être traités comme tous les autres producteurs d’alcool de la province. Bref, ils en ont assez de « distiller pour des miettes », slogan de la campagne de revendication actuelle.

Contrairement aux microbrasseries, aux cidreries et aux vignobles, les producteurs de spiritueux ne peuvent pas non plus vendre leurs alcools dans les marchés, dans les festivals, ni directement aux restaurants.

« Un exemple de situation absurde qui découle de cette interdiction est le fait qu’un bar voisin de la distillerie La Société secrète, en Gaspésie, qui aimerait bien faire des cocktails avec les spiritueux locaux, n’arrive pas à mettre la main sur les produits. Les microlots de La Société secrète prennent tous le chemin de la SAQ et se vendent dès qu’ils touchent les tablettes », raconte Jonathan Roy, président de l’Union québécoise des microdistilleries (UQMD) et copropriétaire de la distillerie Fils du Roy, près de Rivière-du-Loup.

Mais ce qui freine le plus le développement du secteur des spiritueux québécois, c’est la majoration de 52 % imposée par la Loi sur la Société des alcools du Québec, datant de 1921. Justifiée lorsque les produits sont destinés aux succursales de la société d’État, la majoration l’est moins lors de la vente directe en distillerie.

« Ces 52 % paient le réseau de succursales de la SAQ. C’est normal. Il y a ramassage des bouteilles, distribution dans plus de 400 succursales à travers la province, commercialisation, vente, etc. Mais lorsque les distilleries vendent sur place, la SAQ ne touche pas du tout aux bouteilles », s’insurge Geneviève Laforest, agente de développement à l’UQMD.

Pour mieux comprendre la disparité entre les profits que fait la SAQ et ceux de la distillerie, reprenons, en version simplifiée, le calcul donné en exemple dans un article sur le même sujet publié en février 2020 : la populaire distillerie du St. Laurent vend chaque bouteille de gin entre 13 et 14 $ au monopole, qui détermine le prix de vente à 49 $. À la vente en distillerie, la SAQ retient environ 22 $. La différence sert à payer la taxe d’accise, la taxe spécifique sur l’alcool, la TPS et la TVQ.

« La réponse du MEI à nos revendications est toujours la même : il y a un chantier sur l’allégement réglementaire et vous allez vous y retrouver, nous dit-on. Au départ, le cas des microdistilleries ne devait être étudié qu’à partir de 2024. Aujourd’hui, on nous assure que le dossier a été devancé, mais on sait que ces choses-là prennent toujours du temps et il n’y a eu aucune annonce officielle », explique Annick Van Campenhout, secrétaire générale de l’UQMD.

« Tout ce qu’on donne aux microdistilleries, c’est des subventions, mais ces programmes favorisent toujours ceux qui font du volume, alors que ce n’est pas nécessairement là qu’on veut aller, explique Geneviève Laforest. Plusieurs microdistilleries rêvent d’éditions limitées vendues exclusivement à la distillerie, mais en ce moment, avec la majoration, ces ventes se feraient à perte. Il y a des frais liés à l’exploitation d’une boutique à la distillerie, qui mangent tout le profit. »

Et pourtant, sur la page consacrée au Programme d’appui au positionnement des alcools québécois (PAPAQ), destiné à encourager les distilleries travaillant partiellement ou entièrement avec des ingrédients québécois, on peut lire que le ministère de l’Économie et de l’Innovation a pour mandat de soutenir le développement du secteur des alcools québécois.

« Les entreprises qui le composent stimulent le développement régional et encouragent fortement l’agrotourisme dans plusieurs régions du Québec. Cette jeune industrie nécessite des investissements importants, puisque la concurrence étrangère pour certains produits est forte, et les coûts de production et de transformation en comparaison avec d’autres régions du monde sont souvent élevés. »

Des hypothèses

Le milieu s’explique mal ce qui retient le MEI de réformer la loi, mais jongle avec quelques hypothèses. « Économiquement, les spiritueux québécois sont une manne pour le gouvernement. On rapporte beaucoup d’argent. Les rapports de la SAQ le montrent. Les ventes sont en constante augmentation. Si on commence à vendre beaucoup plus en distillerie, sans majoration, ça ferait moins d’argent dans les coffres du gouvernement », propose Annick Van Campenhout.

Puis, dans certains milieux, il y a une perception toujours erronée des spiritueux. « Certaines personnes semblent encore croire que le spiritueux est le rince-bouche du diable. J’ai entendu parler d’alcools frelatés, de cécité et tout ! Eille, on est en 2021 ! », rigole Geneviève Laforest.

La solution proposée par l’UQMD et retenue dans un projet de loi déposé par Québec solidaire au printemps dernier consiste en une nouvelle catégorie de permis. Pour l’instant, sauf pour les quelques titulaires du permis d’artisan très restrictif, la distillation se fait en vertu d’un permis industriel.

« On aimerait un permis qui ressemble à celui qui existe dans le reste du Canada et qui favorise du même coup l’agrotourisme, explique Jonathan Roy, qui cultive beaucoup de ses ingrédients. Le permis de microdistillateur serait destiné à ceux qui veulent accueillir des gens chez eux, faire déguster, servir des cocktails, vendre sur place. Ceux qui veulent simplement assembler et aromatiser pourraient continuer de travailler sous permis industriel. »

Les retombées sur les régions seraient nombreuses. « On pourrait encourager les gens à venir nous visiter l’hiver, pour la sortie d’un nouvel alcool en petit lot, par exemple », rêve Jonathan Roy, dont la famille possède également une distillerie au Nouveau-Brunswick. Les lois dans cette province étant plus souples, Fils du Roy est bien profitable et a pu faire pas moins de sept rondes d’investissements dans son entreprise, contre une seule chez Fils du Roy Québec.

« Depuis que la campagne Distiller pour des miettes est commencée, beaucoup de gens viennent à la distillerie en connaissant notre réalité. Avec la pétition, on espère obtenir une lecture à l’Assemblée nationale pour pouvoir proposer des solutions. On va continuer de faire du bruit tant qu’on n’aura pas obtenu d’engagement officiel du gouvernement. »

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