Rugby

« Il faut absolument prévenir ce genre de situation »

Karen Paquin et d’autres joueuses de l’équipe canadienne réclament un environnement de travail plus sain

À quelques semaines des Jeux olympiques, pas moins de 37 joueuses actuelles et anciennes ont publiquement dévoilé sur les réseaux sociaux avoir déposé une plainte à Rugby Canada pour dénoncer les épisodes de violence psychologique, de harcèlement et d’intimidation qui ont trop longtemps sévi dans l’environnement centralisé de l’organisme, à Victoria, en Colombie-Britannique.

Karen Paquin, Magalie Harvey et Fabiola Forteza, trois figures de proue de la discipline dans la région de Québec, font partie du groupe de joueuses d’aujourd’hui et d’hier qui a déposé en janvier 2021 une plainte officielle ayant mené à la démission de l’entraîneur-chef John Tait, en début de semaine.

« Nous croyons fermement que le sport, à tous les niveaux, doit se faire dans le respect. Celui-ci n’enlève rien à la compétition, la discipline ou l’envie de gagner », a estimé Karen Paquin, qui séjourne à Squamish, en Colombie-Britannique, où elle est en quarantaine avec l’équipe nationale à la suite de récents tournois disputés à Dubaï en guise de préparation olympique.

Paquin, qui a remporté la médaille de bronze aux Jeux de Rio en 2016 avec la sélection canadienne, avait constaté que la formation était plongée dans un environnement malsain. Il lui a cependant fallu du temps pour se dire que cette situation n’était pas tenable.

« Pendant longtemps, j’ai normalisé les comportements au nom du sport de haute performance. Même quand j’ai réalisé que ce n’était pas adéquat, je me faisais encore croire que je savais comment naviguer dans l’environnement, que ça ne m’affectait pas personnellement. Je ne voyais pas comment ça pourrait changer. Quand nous avons commencé à parler de nos expériences personnelles, j’ai réalisé que le problème avait un effet dévastateur sur mes coéquipières, et à partir de ce moment-là, il était impossible de retourner en arrière », a-t-elle admis dans une entrevue écrite réalisée tard mercredi soir.

Un brin de fierté habitait l’athlète de 33 ans à la suite de la délicate démarche entamée en janvier 2021 et qui a sonné l’alarme.

« Je suis fière de nous parce que ça aurait pu nous diviser en tant qu’équipe, mais chacune, individuellement, nous en sommes venues à croire que de changer le système était plus important que notre avenir d’athlète. »

— Karen Paquin

« J’ai par contre le cœur gros quand je pense à toutes celles qui ont été affectées dans les années passées et qui n’ont pas eu le soutien de l’équipe lorsqu’elles en ont eu besoin. »

L’équipe canadienne de rugby n’est pas la première à sortir publiquement pour dénoncer le comportement abusif d’un dirigeant. En février, des membres de l’équipe nationale de Natation artistique Canada ont déposé une demande d’autorisation d’action collective, et là aussi, des changements d’entraîneurs ont eu lieu.

« J’encourage les athlètes à dénoncer, mais il faut savoir à quel point c’est difficile de le faire. J’invite donc surtout les fédérations à s’intéresser à ce qui se passe dans les équipes sportives. Il doit y avoir une meilleure surveillance des environnements d’entraînement et les entraîneurs ne peuvent pas avoir carte blanche. On ne peut pas attendre de recevoir des plaintes pour agir, il faut absolument prévenir ce genre de situation. »

Elle juge par ailleurs qu’une seule plainte individuelle aurait dû suffire pour lever le voile sur ce qui se passait.

Conclusions confidentielles

Les 37 joueuses ayant déposé la plainte représentaient 55 % de toutes les joueuses ayant fait ou faisant toujours partie de l’équipe canadienne. Certaines situations remontaient jusqu’en 2013.

Dans son rapport, l’enquêteur a conclu qu’« il ne serait pas viable pour John Tait de reprendre son poste d’entraîneur-chef de l’équipe de rugby à sept ».

Les conclusions dévoilées aux deux parties restent confidentielles, « mais la conduite reprochée n’était pas un comportement qui correspondait à la définition de la politique en matière de harcèlement ou d’intimidation », a-t-on ajouté dans une publication sur le site internet de Rugby Canada.

À la suite de ces conclusions, les joueuses, dont Karen Paquin, ont publié un message sur les réseaux sociaux mercredi, destiné à leurs amies, à leurs supporteurs et à la communauté et qui s’intitulait « Voici pourquoi maintenant ». Elles y font part de leur démarche et de leur vision d’une pratique du sport dans un climat serein.

« Notre équipe est plus unie que jamais », a admis Paquin, nommée partenaire/coéquipière de niveau international de l’année lors du plus récent gala de l’athlète de la région de Québec–Chaudière-Appalaches, notamment en raison de la victoire de son équipe aux séries mondiales de rugby à sept.

Avec le soutien des joueuses actuelles, il a été décidé que l’équipe de direction par intérim menée par l’entraîneur Mick Byrne resterait en place jusqu’aux Jeux de Tokyo, en juillet.

« Nous reconnaissons que les joueuses sont frustrées et consternées par les conclusions de l’enquête. Il y a une transition en cours sur ce qui est considéré comme un comportement approprié dans le sport et il est important que Rugby Canada demeure au fait de cette évolution », a laissé savoir le chef de la direction, Allen Vansen. Il a aussi confirmé qu’une évaluation du programme national féminin sénior, et des autres, allait être enclenchée après les Jeux olympiques et affirmé que les joueuses seraient invitées à y participer.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.