Chronique

1,7 million de colocs

Il n’y a plus un son, la nuit. Ou enfin, si, il y en a des centaines.

C’est juste que ceux-là ne viennent pas de la rue, mais de mes murs, des calorifères, de mon chat. Les bruits de ma maison sont habituellement camouflés par ceux des passants et des sirènes. Or, le retour du couvre-feu leur a cédé toute la place. Ils sont les uniques à ponctuer l’obscurité, à habiter mon isolement.

J’ai dû me réhabituer au calme que je cherche généralement à fuir.

On s’apprête à lever la mesure imposée depuis le 31 décembre. Si vous saviez comme je me réjouis à l’idée de retrouver le brouhaha de la ville ! C’est que le silence de la pénombre m’effraie. Il me laisse croire que je suis seule. Et, seule, j’ignore comment me défendre contre la nuit...

Lorsque j’ai quitté la maison familiale pour emménager à Montréal, je me suis entourée de colocataires. S’ils s’absentaient tous en même temps, j’allais dormir chez des amis. Je refusais de rester dans le logement sans eux, convaincue que je serais alors victime d’un drame.

Une peur absurde, conséquence de films d’horreur qui m’ont laissé croire que la maison – censée être un refuge – cache en fait des monstres de toute sorte qui profitent de notre sentiment de sécurité pour mieux attaquer.

Ou peut-être une conséquence, plutôt, de toutes ces nuits d’enfance passées à surveiller le souffle de mon père, qui se mourait d’un cancer. Il est d’ailleurs parti à l’aube. C’est vrai que les drames surviennent quand il fait noir.

Ça m’a pris cinq ans avant d’oser vivre seule et de faire confiance aux quatre murs censés me protéger... J’ai alors appris à me reposer contre les tumultes de la ville pour m’endormir.

Je me laissais bercer par la rue Masson. Les fêtards en joie, les chicanes de couple, les autobus crachant quelques oiseaux de nuit. J’avais l’impression d’être entourée.

Le quartier était une grande maison dont mon appartement constituait une simple chambre. Cette idée me rassurait. Je saurais trouver de l’aide en cas de besoin.

(Je glisse ici une petite histoire pour les amateurs d’ironie : quelques semaines après m’être installée dans mon tout premier trois et demie, un cri m’a réveillée. Un cri sombre, empreint de rage, suivi d’un fracas de métal. Je me suis tournée vers la fenêtre de ma chambre. À travers le rideau vaporeux, j’ai vu la silhouette d’un homme qui avait emprunté l’escalier de secours pour grimper sur mon balcon, au troisième étage. Il donnait des coups de pied sur la rambarde en hurlant. J’ai couru jusqu’à la fenêtre pour la fermer d’un coup. Il s’est retourné, puis il a commencé à frapper contre la vitre.

On cherchait à entrer dans ma maison.

Le répartiteur du 911 était un ange. Je vous jure, rien de moins qu’un ange. Il tentait de me réconforter, tandis que je pleurais, écrasée au sol pour éviter d’être vue par l’intrus.

« Est-ce qu’il est armé ?

— J’ai trop peur pour regarder.

— Alors, ne regardez pas. On s’en vient. »

Je ne me souviens pas exactement des mots qu’il a utilisés, mais il m’a dit quelque chose comme « vous n’êtes pas seule » ou « je suis avec vous ». J’étais accompagnée. Ça irait.

Quelques minutes plus tard, plusieurs policiers débarquaient et emmenaient de force l’homme. Il était en psychose. Il ne me visait pas particulièrement. Il n’était même pas conscient de l’endroit où il déchaînait sa colère. Je n’étais pas une cible, juste la résidante d’une vaste maison de 1,7 million d’habitants, dont certains, parfois, perdent la carte. Fin de la petite histoire.)

Bref, le couvre-feu m’a privée du son de mes milliers de colocataires, soit ces voisins et passants qui me rassurent par leur simple existence, et mon sommeil en souffre.

Entendons-nous bien : c’était ici le moindre des effets négatifs de la mesure.

J’ai le privilège de ne pas être de celles qui s’endorment dans un foyer où on les violente, de celles qui perdent une rare soupape pour évacuer leur stress ou encore de celles qui craignent la répression policière lors de leurs sorties, par exemple.

Le silence de nos rues est le reflet de la chape de plomb qui pèse sur elles. Sur elles, comme sur tous ceux qui n’ont même pas de maison pour les protéger, alors qu’avoir un toit relève des droits fondamentaux...

Je ne suis pas une victime, ici. Je constate simplement que lorsqu’une ville se retranche dans ses appartements, c’est plus difficile de se rappeler qu’on fait partie d’un tout. Vivement le retour imminent de nos mouvements.

***

Entre un craquement que je n’arrive pas à reconnaître et celui des croquettes qui se brisent sous les dents de mon chat (il a toujours faim vers 4 h), je pense beaucoup à Marie Darrieussecq, ces temps-ci.

Son plus récent essai, Pas dormir, est ma lecture de chevet. L’autrice y raconte le combat qu’elle mène chaque nuit pour s’endormir, en plus d’y recenser les nombreuses traces d’insomnie dans les classiques littéraires.

Parmi les phrases que j’ai surlignées, celle-ci : « Les maisons ont été inventées pour abriter notre sommeil, notre moment le plus vulnérable. »

Voilà.

Quand on dort, notre esprit est entraîné ailleurs, mais notre corps, lui, reste soumis à son environnement. Quand j’entends les sons de ma maison, la nuit, c’est ma vulnérabilité que je devine. Ma petitesse dans un monde dont je ne contrôle pas grand-chose, finalement.

Marie Darrieussecq, elle, a adopté de nombreuses stratégies pour tenter de s’endormir. Les listes, par exemple. Autre passage surligné, dans mon exemplaire de Pas dormir : « Je compte ensuite mes baby-sitters, j’en ai eu, étrangement, autant que d’amants, leur souvenir est parfois aussi émotionnel, les liens aussi solides (une vie) ou aussi fugaces (une seule nuit) [...]. »

Faire l’inventaire des gens que l’on a connus : voilà une intéressante manière de repousser la solitude d’un lit, à défaut d’entendre tous ceux qui veillent habituellement sur nos nuits.

Je testerai la chose, en attendant que le bourdonnement de mon quartier enterre de nouveau le souffle de ma maison.

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