Les femmes ne doivent pas payer le prix fort pour leur autonomie

La campagne annuelle des 16 jours d’activisme contre les violences basées sur le genre qui débute aujourd’hui marque ses 30 ans. Cette initiative internationale a bien grandi depuis ses débuts, mais où en sommes-nous trois décennies plus tard ? Les progrès sont incontestables et les enjeux liés à la violence genrée ont pris une place importante dans les débats publics partout dans le monde. Pourtant, la pandémie remet ces avancées en question.

Pandémie et violence

Les liens entre la pandémie et l’augmentation des inégalités dans le monde ne sont plus à faire1. Les femmes et les filles, notamment celles provenant des communautés racisées, autochtones, réfugiées, LGBTQI+ ou vivant avec un handicap, figurent parmi les personnes les plus vulnérables aux violences basées sur le genre et la situation sanitaire actuelle renforce cette vulnérabilité2. Le rapport d’Oxfam « Une pandémie ignorée » révèle que dans plusieurs pays, les appels aux lignes d’assistance téléphonique pour la violence genrée ont augmenté de 25 à 111 % au cours des premiers mois de la pandémie. Les mesures de confinement, la précarité et l’insécurité alimentaire font partie des facteurs contribuant à cette hausse.

Face à ce constat, l’autonomie financière peut s’avérer stratégique en permettant aux femmes et à toutes les personnes subissant des violences genrées de se protéger (par exemple en ayant les moyens de quitter son foyer lorsque l’on y subit des abus).

C’est pourquoi de nombreux programmes en développement international soutiennent le pouvoir économique des femmes en appuyant des initiatives de microfinance, d’entrepreneuriat ou d’accès au marché de l’emploi.

Malgré leurs louables intentions, ces programmes peuvent produire des effets pervers et exposer les femmes à des situations violentes.

Les solutions : une autonomisation fragile

Une revue des écrits scientifiques réalisée par Oxfam-Québec souligne que les femmes récemment entrées sur le marché du travail seraient huit fois plus à risque de subir de la violence conjugale que les femmes sans emploi3. Certains autres facteurs, comme l’appartenance ethnique, le statut socioéconomique ou encore le niveau d’éducation, peuvent renforcer cette vulnérabilité. Une femme qui génère des revenus et prend son autonomie peut se heurter à l’opposition d’un conjoint menaçant ou susciter l’envie de ses proches, des situations qui peuvent déboucher sur des agressions.

Tout projet devrait aujourd’hui intégrer dans sa conception une analyse intersectionnelle tenant compte des enjeux liés au genre et à divers facteurs d’oppression. Des efforts importants de prévention des violences faites aux femmes et aux filles sont essentiels pour assurer l’indépendance financière des femmes, notamment celles appartenant aux groupes marginalisés.

Plus que des paroles, des actions

Une solution à ces enjeux passe par la sensibilisation des personnes travaillant dans le secteur du développement économique. Pour mieux comprendre les facteurs de risque et de prévention des violences basées sur le genre, des collaborations multidisciplinaires entre les secteurs féministes et économiques sont nécessaires.

Il est aussi essentiel d’appuyer les organisations féministes dans leur travail de prévention et d’appui aux personnes survivantes de violences, ainsi que dans leurs efforts de plaidoyer pour transformer les structures politiques et institutionnelles qui maintiennent les inégalités de genre. Au Rwanda, par exemple, des réformes politiques et sociales en matière de sécurité et de violences basées sur le genre ont grandement contribué à diminuer le risque d’exposition des femmes à ce type de violences3.

Une relance féministe

La pandémie offre des regards inédits sur l’impératif d’une relance féministe juste et équitable pour toutes et tous. Cette relance doit prioriser la santé et le bien-être des communautés, où la sécurité économique des femmes passe par des mesures préventives et protectrices, telles que la mise en place d’une éthique du soin, la lutte contre les normes sociales nocives, l’accès aux services de santé et d’éducation, etc. Pour mettre en place des systèmes de soutien financier aux femmes, il faut agir avec le milieu, en intégrant les conjoints, la famille et même la communauté dans certaines parties du projet⁠4, ou en offrant les espaces nécessaires pour que les femmes formulent des plaidoyers en faveur de réformes de politiques sociales.

Mettre fin aux violences basées sur le genre passe par une approche concertée et intersectorielle entre le secteur privé, le secteur public et la société civile. Les femmes ne peuvent s’épanouir dans un environnement violent. La relance économique entraînée par la pandémie du coronavirus est l’occasion pour les gouvernements de s’attaquer à une autre pandémie, tout aussi dévastatrice, mais trop ignorée : celle des violences basées sur le genre.

1. Lisez le rapport d’Oxfam « Le virus des inégalités » (2021)

2. Lisez le document d’Oxfam « Un futur féministe » (2020)

3. Lisez le document d’Oxfam-Québec « Explorer les effets des initiatives d’autonomisation économique des femmes sur la violence domestique » (2019)

4. Lisez le document d’Oxfam-Québec « Guide de prévention et atténuation de la violence domestique » (2021)

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