Les lavabos, la suite

Le 25 avril 2020, j’ai publié une chronique furieuse dont le titre était « Les lavabos »1. Ce n’était pas une chronique sur la plomberie, mais sur les syndicats du secteur public qui n’hésitaient alors pas à faire des déclarations indécentes sur les incertitudes que vivaient leurs membres, en début de pandémie.

J’avais recensé dans cette chronique des déclarations publiques de syndicats qui, dans un contexte où les employés du privé perdaient leur gagne-pain à vitesse grand V, m’apparaissaient détachées de la nouvelle réalité…

Le lavabo du titre ?

Ça faisait écho à une présidente de syndicat qui s’inquiétait d’un éventuel retour au travail de ses membres, lesquels devraient partager les lavabos des toilettes…

Facile en ta****** de te plaindre des lavabos du Complexe G quand t’es bien assis chez vous, dans l’absolue certitude qui est celle du salarié de l’État : ton chèque va continuer à rentrer, pandémie ou pas, récession ou pas. Fiche-nous la paix avec les lavabos, c’est une question de décence…

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Les lavabos, c’était un exemple parmi plusieurs, au printemps 2020, de déconnexion syndicale.

Avancez le curseur de 535 jours, un an et demi plus tard et…

Et Dieu que les syndicats sont toujours aussi détestables.

Il n’y a pas d’autre mot : détestables.

Que ce soit en éducation ou en santé, les voici, ces jours-ci, les syndicats, défendant vaillamment les plus disjonctés de leurs membres : ceux qui ne veulent pas se faire vacciner et qui n’ont aucune bonne raison pour cela.

Les syndicats préparent déjà les griefs à la veille du 15 octobre, date-butoir dans le réseau de la santé, où les employés non vaccinés seront suspendus sans solde… Comme cela a été annoncé il y a six semaines.

Les syndicats ont fait le strict minimum pour inciter leurs membres à se faire vacciner. Aucun leadership, aucune action d’éclat, pas de campagne publicitaire : que des déclarations du bout des lèvres qu’« on encourage nos membres à se faire vacciner » quand on posait la question aux chefs syndicaux.

Il y a une grande hypocrisie syndicale sur les mesures sanitaires. Prenez la FIQ : le grand syndicat d’infirmières poursuit l’État devant les tribunaux parce que « le boss » ne fournit pas de masques N95 à ses membres2.

Bref, quand « le boss » ne met pas tout en œuvre pour protéger les infirmières camarades syndiquées du virus, quand il ne lui fournit pas les meilleurs masques, boum, la FIQ poursuit et sans doute que cela est juste et bon…

Mais quand une minorité de membres de la FIQ met des patients vulnérables en danger – et des camarades syndiquées ! – parce qu’elles refusent de se faire vacciner, eh bien là, Mesdames et Messieurs, le syndicat trouve que « le boss » va trop loin pour contenir le virus !

Il n’y a pas d’autre mot : c’est hypocrite. On exige la perfection de l’employeur, mais on s’accommode de la médiocrité d’une frange extrémiste des camarades.

Ces derniers mois, à la radio, j’ai reçu plusieurs leaders syndicaux qui ont été tous aussi incapables les uns que les autres de condamner leurs membres qui refusent de se faire vacciner (sans raison valable).

Il s’agit de Jérôme Rousseau3 et de Nathalie Lévesque4 de la FIQ, ainsi que de Catherine Beauvais St-Pierre5, de l’Alliance des profs de Montréal. Si le lecteur a envie de sacrer, il peut aller écouter ces trois entrevues, où chacun rivalise d’euphémismes pour éviter de contrarier ses membres récalcitrants…

Je sais, je sais ce que vous allez me dire : le syndicat est obligé de défendre chacun de ses membres, même les plus fainéants, même les plus incompétents, même parfois les plus dangereux : il en a l’obligation légale, en toute circonstance.

Je sais tout cela.

Ce qui m’irrite est ailleurs. C’est le choix des mots.

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Les syndicats sont incapables de condamner publiquement, en termes clairs, les plus disjonctés de leurs membres, ceux qui refusent sans bonne raison d’être vaccinés.

Prenez Mme Beauvais St-Pierre, qui représente les enseignants syndiqués du Centre de services scolaire de Montréal. La présidente de l’Alliance des profs de Montréal réagissait à mon micro à cette histoire enrageante d’une prof d’arts plastiques de l’école Saint-Émile, dans Rosemont, conspirationniste à l’os selon sa page Facebook, antivax et tout et tout, une histoire folle racontée par Isabelle Hachey6 dans La Presse…

Cette prof permettait à ses élèves – tous les élèves de l’école – de retirer leurs masques dans sa classe. Et elle-même ne le portait pas tout le temps.

Arriva ce qui devait arriver : plusieurs élèves ont été infectés dans l’école Saint-Émile, qui a même dû être fermée temporairement.

J’ai demandé à la présidente de l’Alliance des profs de me trouver le qualificatif le plus dur qui lui venait à l’esprit, pour parler de la conduite de cette enseignante d’arts plastiques de l’école Saint-Émile.

Réponse, après avoir dû insister : « Inadéquat. »

Inadéquat !

Inadéquat, c’est quand le peintre en bâtiment se trompe de teinte de blanc pour la couleur de ma salle de bains. Inadéquat, c’est surtout pas quand tu nies l’existence du virus sur Facebook et dans ta salle de classe au point d’inciter tes élèves à ne pas appliquer les règles sanitaires de base…

Ce qui entraîne, ô hasard, une éclosion dans l’école.

Ça, c’est « stupide », « révoltant », « inadmissible », « répréhensible » ou « dangereux », si je peux me permettre de suggérer des mots à l’Alliance des profs. Pas « inadéquat ».

Mais on a compris, chers syndicats, on a compris depuis longtemps : vous allez toujours défendre, sur le fond et sur la forme, les plus tatas de vos membres, virus ou pas.

Je sais que les griefs sont déjà écrits pour contester les suspensions de vos camarades antivax, qui prendront effet le 15 octobre.

J’espère que vous allez tous les perdre.

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