Pourquoi les romans québécois actuels font mon bonheur…

Depuis quelques années, je lisais moins, à cause des réseaux sociaux qui démolissent la capacité de concentration. Avant, j’étais une lectrice avide, une dévoreuse d’essais. J’ai décidé de m’y remettre. Pour me donner une discipline, mais aussi parce que la littérature est un coup de sonde dans des mondes qui nous sortent de nous-mêmes. C’est un plaisir égoïste, enivrant. Nous sommes seuls face au livre, mais des milliers à apprécier la même chose, à partager des références communes.

Mon programme de relance ne laisse rien au hasard. Certes, des essais passionnants et des romans étrangers s’immiscent dans ma pile. Mais j’ai entrepris de me remettre à jour en littérature d’ici. Je lis les romans actuels avec délectation.

La société québécoise est en profonde mutation ces années-ci. Pour la comprendre, en saisir les tressaillements, les vagues de fond, la culture a toujours une longueur d’avance sur les médias et les experts.

Elle capte les mouvements souterrains, les frémissements qui deviendront fractures. Parfois, c’est la chanson, ou le cinéma qui donnent le ton. En ce moment, la littérature québécoise est féconde. Elle est un sismographe de l’époque. C’est fou ce qu’on apprend sur nous, de mille manières, avec des mots touffus, des phrases scintillantes, des histoires au couperet. Je ne peux croire qu’il y a quelques années, j’ai vainement tenté de convaincre un sociologue médiatique de lire les romans actuels d’ici, lui qui se targuait d’interpréter les humeurs du Québec…

Il se passe des choses dans notre littérature. Elle a peu à envier à celles d’ailleurs. Tous les styles sont pratiqués, elle est tout sauf plate. Dans sa diversité, ses coups de gueule, ses récits sensibles, ses quêtes échevelées, ses introspections douloureuses, elle dresse un portrait juste du Québec contemporain. Un Québec drôle, inquiet, riche, qui parle mal, ou bien, qui se questionne sur la place de l’individu dans le monde, qui déprime, qui trouve des solutions parfois. Nos romans plongent au fond de notre âme collective. Les nuances de gris y sont plus importantes que le noir et blanc des commentaires haut perchés des médias.

Ainsi, certaines des fractures les plus clivantes au Québec actuellement concernent l’immigration, la manière dont nous accueillons les nouveaux arrivants, leur influence sur la société. Mais eux, comment perçoivent-ils leur parcours d’intégration ? Caroline Dawson, dans Là où je me terre, Alain Farah, avec Mille secrets, mille dangers, Mauricio Segura, dans Viral, abordent la question de l’intérieur et apportent des réponses lucides, parfois inconfortables. On se rend compte en les lisant que le Québec de demain est déjà en train de se faire, malgré les discours divisifs ambiants.

La littérature québécoise, c’est aussi la prise de parole des Premières Nations, Michel Jean et Joséphine Bacon en tête, suivis des Natasha Kanapé Fontaine, Louis-Karl Picard-Sioui, Naomi Fontaine. Les lire, c’est ne plus jamais pouvoir les invisibiliser.

Nous avons redécouvert notre géographie avec la pandémie ? Depuis plusieurs années, le roman québécois étend son territoire bien au-delà de Montréal. Il s’est décentralisé, régionalisé, plus que notre télé encore trop souvent urbaine, question de coûts. Samuel Archibald (Arvida), Geneviève Pettersen (La déesse des mouches à feu) parlent du Saguenay, William S. Messier roule sur les routes de l’Estrie bordées de roadkills, Louis Hamelin nous emmène jusqu’en Abitibi, quand il n’étend pas son territoire jusqu’aux États avec le fabuleux Les crépuscules de la Yellowstone.

Nos auteurs peuvent être subversifs dans leur écriture (Alexandre Soublière, Patrick Senécal, David Goudreault), ou alors engagés, tel Biz. J’aime leur façon caustique d’affronter la question du Pouvoir, tous les pouvoirs, les influences. On pense aux romans de Hugo Meunier et de Jean-Philippe Baril Guérard, et aussi au travail d’essayistes au ton si intime et personnel de Mathieu Bélisle, Catherine Dorion ou Marilyse Hamelin qu’il en rejoint presque la fiction.

Le mal-être, le Moi souffrant mais parfois drôle, hante évidemment le roman actuel. Marie-Pierre Duval (Au pays du désespoir tranquille) et Anaïs Barbeau-Lavalette n’ont pas remué leurs lecteurs pour rien. Elles s’inscrivent dans un mouvement vaste d’autrices qui parlent, à travers leurs états personnels, de la société. N’oublions pas Éric Plamondon qui construit une œuvre originale, érudite et joyeuse, Marie-Ève Thuot et son étonnant roman choral La trajectoire des confettis, Simon Boulerice qui fait apparaître les marginalisés, Suzanne Myre, un cas à part. Et je pourrais continuer longuement.

Bref, quand les nouvelles du jour me découragent, je cours à la bibliothèque, et je m’en fais moins. Car en dehors des messages catastrophiques des médias, des liens se créent, du sens émerge, que captent les auteurs, sensibles. Tout n’est pas rose dans nos romans. On est poqué, mais résilient. L’image collective qui en ressort donne des forces pour affronter un réel souvent sombre. Passez voir les auteurs québécois au Salon du livre les prochains jours. Vous ne le savez pas, mais ce sont vos meilleurs amis.

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