covid-19

La quarantaine obligatoire à l’hôtel complique la vie des voyageurs. Un groupe de citoyens s’adresse même aux tribunaux afin de faire suspendre cette mesure.

Quarantaine obligatoire pour les voyageurs

Des heures en ligne... sans réponse

Des Canadiens qui rentrent au pays déplorent l'inefficacité du Système de réservation d'hôtel mis en place par le fédéral

La plupart des Canadiens croisés lundi à l’aéroport acceptaient l’obligation qui leur était faite de séjourner à l’hôtel à leurs frais. Mais beaucoup en avaient contre le système de réservation mis en place par le fédéral, qu’ils jugeaient inefficace.

À son arrivée à l’aéroport Montréal-Trudeau, lundi, Tanya Hernandez Vargas s’était résignée à l’idée de séjourner obligatoirement à l’hôtel à fort coût. Mais elle en voulait aux ratés du système de réservation téléphonique par lequel le fédéral oblige les voyageurs à passer pour réserver un hôtel. « Mon mari a attendu des heures en ligne et il n’a même pas eu de réponse ! », a-t-elle déploré, comme d’autres Canadiens ayant séjourné à l’extérieur du pays.

Si bien qu’à son arrivée à Montréal, elle n’avait pas de réservation pour une chambre. Une situation qu’elle a trouvée bien stressante, puisque le gouvernement exige des voyageurs « un plan de quarantaine adéquat » lorsqu’ils atterrissent.

Malgré les heures éprouvantes que Mme Hernandez Vargas venait de vivre, cette mère de deux enfants avait un bon moral avant d’embarquer dans la navette qui l’emmenait à l’hôtel autorisé par le gouvernement. Un établissement où elle doit rester jusqu’à trois nuits, à moins de recevoir un résultat négatif au test de COVID-19 effectué à l’aéroport Trudeau après l’atterrissage.

Mme Hernandez Vargas était retournée au Mexique, son pays d’origine, pour voir ses parents à la santé fragile. « Croyez-moi, ce n’était pas des vacances », a-t-elle lancé en route vers l’hôtel. Cette résidante de la Rive-Sud avait prévu arriver dimanche dernier et ainsi éviter les trois jours de quarantaine surveillés à l’hôtel. Mais le test effectué avant le départ a été considéré comme non valide à l’aéroport, ce qui l’a obligée à retarder son départ d’une journée. Un délai qui l’oblige maintenant à séjourner dans un hôtel imposé par le gouvernement et à débourser entre 1000 $ et 2000 $, selon l’établissement où elle résidera.

Florian Géraud a aussi déploré l’angoisse que lui fait vivre le système de réservation téléphonique. Actuellement en France, au chevet de son père atteint d’un cancer, il a tenté sans succès de réserver son séjour dans un hôtel autorisé par le gouvernement canadien.

« J’ai l’impression que je vais devoir passer les derniers instants au côté de mon père au téléphone pour réserver mon séjour à l’hôtel. »

— Florian Géraud

À ce sujet, Erik Paradis, de l’Agence des services frontaliers du Canada, s’est fait rassurant. Puisqu’il y a des délais pour les réservations à distance, il est finalement possible de « procéder à une réservation à leur arrivée » au pays. Cette mesure des autorités de santé publique demeure temporaire jusqu’à ce que le problème se résorbe, a-t-il ajouté.

M. Paradis a aussi expliqué que les voyageurs devaient se présenter avec un « test moléculaire de COVID-19 négatif fait dans les dernières 72 heures » à l’aéroport, avant l’embarquement. Et à l’atterrissage, ils doivent à nouveau passer par la clinique de dépistage, exploitée par Biron Groupe Santé, avant de sortir de l’aéroport pour se rendre à l’hôtel sécurisé. Les autorités leur remettent également un autre test qu’ils doivent faire après leur quarantaine.

« C’est sûr qu’il y a beaucoup d’étapes… mais bon, nous sommes en pandémie, a lancé le directeur du district frontière Montérégie de l’Agence des services frontaliers. Et le Canada n’encourage pas les voyages. »

Une obligation coûteuse

Adiel Akplogan revenait du Togo, où il était en voyage d’affaires. Que pensait-il du séjour forcé à l’hôtel ? « Je crois que c’est ce qu’il faut faire », a répondu avec quiétude l’ingénieur. Le seul point négatif qu’il a relevé est le prix des nuits à l’hôtel obligatoires (jusqu’à 2000 $ par personne).

« J’ai rencontré des gens, des Canadiens et des résidents permanents, qui m’ont dit qu’ils n’avaient malheureusement pas les moyens financiers pour ça. »

— Adiel Akplogan

Hermina Alene restait également zen, malgré toutes les étapes qu’elle venait de franchir avant de sortir de l’aéroport pour se rendre à l’hôtel. « C’est long, très long ! », a-t-elle lâché en riant.

Fraîchement débarquée d’un vol provenant du Gabon avec escale à Paris, elle était elle aussi au chevet de sa mère depuis décembre dernier. Elle y serait restée si elle ne devait pas « reprendre le travail ».

Le sort des proches aidants a d’ailleurs fait réagir Pierre Saddik, conjoint de Tanya Hernandez Vargas. Il considère injuste que tant de Canadiens qui se rendent dans leur pays d’origine à des « fins d’aide familiale », comme sa femme, ne soient pas exemptés de quarantaine. « Ma femme est une proche aidante, elle est allée aider pendant plusieurs semaines ses parents, qui ont près de 80 ans. Il devrait avoir une exemption pour eux, ils devraient être considérés comme des travailleurs essentiels. »

Même indignation chez Philippe Fabre, qui est à l’étranger pour son travail. « Je souligne que la quarantaine à l’hôtel était prévue pour les gens qui partaient en voyage non essentiel au soleil », a-t-il écrit par courriel. Il ne comprend pas « la logique » de se « retrouver dans le même sac que les voyageurs non essentiels ! »

Cour supérieure

La quarantaine obligatoire à l’hôtel contestée

L’organisme Faces of Advocacy juge le décret fédéral « anticonstitutionnel »

Dénonçant des mesures qui manquent de « compassion » et « élitistes », un groupe de citoyens s’adresse aux tribunaux pour faire suspendre la quarantaine obligatoire à l’hôtel, et ainsi permettre aux familles des voyageurs de se rassembler pour des motifs humanitaires.

Une demande d’ordonnance de sauvegarde a été déposée lundi à la Cour supérieure du Québec concernant la quarantaine obligatoire dans les hôtels, à peine quelques heures après l’entrée en vigueur de la mesure gouvernementale. L’organisme Faces of Advocacy, qui se consacre à la réunification des familles canadiennes, juge le décret fédéral « anticonstitutionnel ».

« Il n’y a aucune exemption, aucune compassion pour la réunification de personnes d’une même famille qui ne sont pas en mesure de s’offrir le coût obscène qui leur est imposé. Il y a des gens qui meurent sans pouvoir dire leur adieu, des femmes enceintes séparées de leur conjoint de l’autre côté de la frontière. C’est inacceptable », martèle David Poon, fondateur de Faces of Advocacy.

La requête a été déposée par trois citoyennes canadiennes et l’organisme, qui demandent au tribunal d’imposer au gouvernement Trudeau de « surseoir à l’hébergement obligatoire dans un lieu désigné ».

Ce décret contreviendrait selon eux au droit à la circulation, au droit à la vie, à la liberté, à la sécurité, ainsi qu’au droit de ne pas être détenu arbitrairement. « En plus d’être arbitraires et d’avoir une portée excessive, ces nouvelles mesures sont disproportionnées en raison du préjudice qu’elles engendrent sur les demanderesses ou toute personne concernée », lit-on dans la requête. Les audiences débuteront vendredi.

Exemptions de compassion

Médecin de profession, le fondateur de Faces of Advocacy n’hésite pas à qualifier le décret d’« élitiste ». « Des joueurs de la LNH peuvent peut-être passer par-dessus, mais un jeune couple de Winnipeg, lui, doit choisir entre économiser ou se réunir pour la naissance de leur enfant, et en payer des frais exorbitants », réitère David Poon.

Il fait référence à Samantha Da Silva, jeune Manitobaine enceinte de 34 semaines dont le conjoint vit aux États-Unis. Avec l’arrivée de l’enfant, le jeune couple affirme qu’il n’a tout simplement pas les moyens de payer la facture de l’hôtel. « C’est déjà assez dur de vivre une grossesse seule, mais si en plus je dois accoucher seule, ça va être extrêmement difficile », a-t-elle expliqué à La Presse.

« Pour ces familles, entrer au Canada n’est pas des vacances irresponsables. C’est une nécessité pour survivre en temps de crise. Et ces familles continueront à suivre avec diligence les protocoles de santé publique et de quarantaine, à se soumettre à des tests avant et après leur arrivée. »

— David Poon, fondateur de Faces of Advocacy

La Péruvienne d’origine et citoyenne canadienne Andrea Pelaez Reategui, dont le conjoint est aussi originaire du Pérou, est du même avis. « Ça prend une exemption ou au moins une aide, bref quelque chose. On ne peut pas juste imposer cette mesure sans penser à nous, en empêchant encore une fois les couples de se retrouver », raconte-t-elle.

Mme Pelaez Reategui a réussi, il y a quelques mois, à obtenir une permission des autorités pour faire venir son conjoint sur le sol canadien. Ils se sont mariés peu après, pour éviter « d’être séparés à nouveau ». Le couple a récemment entamé des démarches de parrainage. « Ça a bien été pour nous, mais la situation n’a pas vraiment évolué depuis l’été. C’est beaucoup de stress pour encore beaucoup de gens », plaide-t-elle.

Les oppositions réagissent

Pour la bloquiste Kristina Michaud, critique en matière de sécurité publique, il aurait été plus simple d’établir « dès le départ » une liste des voyageurs essentiels. « Là, le gouvernement commence à faire du cas par cas, ce qui devient compliqué, soutient-elle. Il y a des familles à l’étranger qui, en ce moment, veulent réserver leur hôtel, mais ce n’est même pas possible. C’est des heures d’attente au bout du fil. »

De nombreuses personnes ont dénoncé dans les derniers jours l’impossibilité de parler à un agent du gouvernement pour réserver ou payer cette nouvelle quarantaine imposée depuis lundi

« Avec les nouvelles mesures, ce serait le temps de mettre des balises claires. »

— Kristina Michaud, critique bloquiste en matière de sécurité publique

Le député néo-démocrate de Rosemont–La Petite-Patrie, Alexandre Boulerice, salue l’initiative des demandeurs. « Nous supportons les nouvelles mesures, mais depuis le début de cette pandémie, on aurait dit que le gouvernement libéral fait tout en son pouvoir pour limiter la réunification familiale. Il est important que le gouvernement libéral fasse preuve de discernement et de compassion et qu’il laisse les personnes entrant au pays pour des raisons de réunification familiale », tonne-t-il.

Chez les conservateurs, le député Jasraj Singh Hallan, responsable des dossiers d’immigration, réclame aussi du changement. « Les libéraux ont tardé à trouver un moyen de réunir les familles, leur causant des souffrances insupportables. Il n’est pas surprenant que, lorsque les libéraux ont mis ces nouvelles mesures en place, ces derniers aient négligé les répercussions de leurs politiques », avance-t-il.

Santé Canada, qui supervise l’application des nouvelles mesures, a transmis à La Presse une liste « d’arrangements transfrontaliers en matière de garde d’enfants ». Ainsi, un conducteur d’un véhicule qui entre au Canada peut déposer ou prendre un enfant à charge en vertu d’une entente écrite ou d’une ordonnance judiciaire en matière de garde. La condition : « qu’il ne quitte le véhicule au Canada que pour déposer l’enfant à charge ou le faire entrer dans le véhicule », et qu’il porte un masque lorsqu’il se trouve hors de son véhicule, rappelle la porte-parole Tammy Jarbeau.

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