La misère des riches

Une jeune femme marchait vers nous sur le trottoir, jeudi soir, deux grands sacs de papier encombrants dans les bras. Une commande d’un restaurant du coin qu’elle s’apprêtait à livrer. Soudainement, elle s’est mise à presser le pas, puis à courir, tant bien que mal, ses paquets à la main.

J’ai compris à son air paniqué qu’elle venait de repérer la petite voiture blanc et rouge du Service de police de la Ville de Montréal, annonciatrice d’une mauvaise nouvelle : une contravention. Et qu’elle avait pris le risque de se garer quelques minutes dans une place réservée aux personnes à mobilité réduite…

La jeune femme, début vingtaine, a supplié l’agent d’être indulgent, mais il était déjà trop tard. Une fois la contravention donnée, on ne peut faire marche arrière, semblait-il lui expliquer. J’ai eu pitié d’elle, même si elle a eu tort de prendre cette place. Dans notre rue résidentielle, se garer sans vignette relève de l’exploit.

Je me suis demandé ce que ça pouvait coûter, une contravention de ce type. Vérification faite : depuis cet été, c’est 309 $, frais de remorquage en sus, le cas échéant. Fiston s’est demandé, de son côté, combien pouvait gagner dans une soirée une personne qui travaille pour un service de livraison, peut-être pour payer ses études. Sans doute moins que ce qu’elle a perdu en se garant au mauvais endroit, au mauvais moment.

J’ai repensé à cette jeune femme catastrophée en entendant une vieille déclaration de Jacques Villeneuve, diffusée le soir même à l’émission Enquête de Radio-Canada. L’ex-coureur automobile devenu chanteur (de l’album Private Paradise, ça ne s’invente pas) fait partie des centaines de millionnaires montrés du doigt la semaine dernière par la publication des « Pandora Papers », pour leurs activités dans des paradis fiscaux.

Jacques Villeneuve a étudié dans un prestigieux collège privé suisse, parmi les plus chers au monde. Les droits de scolarité s’y élevaient à quelque 100 000 $ par année, à l’époque où il y était élève (ce serait le double aujourd’hui). Ce qui ne l’a pas empêché de déclarer, en 2012, que les étudiants qui manifestaient contre la hausse des droits de scolarité avaient « passé leur jeunesse à grandir sans que leurs parents leur disent non, jamais ».

« C’est ce qu’on voit maintenant dans les rues », a-t-il dit des manifestants, lors du cocktail d’ouverture du Grand Prix de Formule 1 de Montréal. « Ça passe son temps à se plaindre, et c’est tout. J’ai du mal à comprendre ce qui se passe. Il est temps que les gens se réveillent un petit peu et arrêtent de faire les fainéants. »

Jacques Villeneuve, qui serait depuis 30 ans un « champion de l’évitement fiscal » selon le reportage de Radio-Canada, s’est époumoné à faire du ski dans les Alpes dans sa jeunesse plutôt que de boire de la sangria sur une terrasse.

En 2010, deux ans avant le « printemps érable », il aurait déclaré des revenus de 6400 $, toujours selon Radio-Canada, tout en réclamant un crédit d’impôt pour la solidarité destiné aux familles québécoises à faible revenu. La belle vie…

J’ai aussi pensé à Jacques Villeneuve en lisant dans nos écrans le dossier sur la bienveillance de ma collègue Olivia Lévy. En particulier lorsque le psychologue Didier Pleux, auteur de l’essai De l’enfant roi à l’enfant tyran, estime que les parents sont trop permissifs avec leurs enfants et que les gens sont trop bienveillants en général. « Ça devient une espèce de philosophie, on sourit tout le temps, on n’ose plus dire au restaurant que le plat est trop salé, que le serveur est désagréable et que le voisin parle trop fort », dit-il.

Je ne suis pas psychologue, mais permettez ici que je m’inscrive en faux. Cette idée que les jeunes générations d’aujourd’hui ont grandi dans la ouate et sont, par conséquent, incapables de soutenir la moindre critique ni encaisser le moindre revers me semble une généralisation un brin abusive.

Fiston, comme la majorité de ses amis, a un job étudiant. Il s’occupe de la caisse enregistreuse d’un casse-croûte ambulant. La bienveillance n’y règne pas toujours chez certains clients qui, s’ils ne se plaignent pas de plats trop salés, en veulent plus pour leur argent, se désolent avec insistance qu’il n’y ait pas de frites au menu ou exigent que leur hamburger soit calciné plutôt que seulement bien cuit, par crainte d’une quelconque maladie.

Mais c’est à son emploi précédent, comme caissier dans un supermarché, que Fiston a rencontré le plus de résistance, de gens s’opposant aux mesures sanitaires, notamment.

Un client, par ailleurs insatisfait du total affiché de ses emplettes, a exigé que Fiston le suive dans les rayons pour vérifier le prix de chaque article de son panier. Pour que, finalement, la somme soit la même. Et c’est sans compter le client qui s’est buté à un agent de sécurité après avoir volé des bouteilles de vin ou cet autre client qui a braqué une collègue caissière à main armée. Et on s’étonne qu’il y ait un fort roulement dans certains commerces…

Aujourd’hui plus qu’hier, les jeunes ont l’embarras du choix lorsqu’ils postulent un emploi étudiant. Il en va ainsi de l’offre et de la demande. La pénurie de main-d’œuvre est à leur avantage. Je ne suis pas convaincu pour autant qu’ils en tirent moins de leçons que leurs parents. Mes propres jobs d’étudiant, pas toujours stimulants, m’en ont appris davantage sur la société dans laquelle je vis, et sur les gens qui la constituent, que toutes mes années d’études. Je crois qu’il en sera de même pour mes fils.

Parfois, il faut apprendre à la dure. C’est en se garant au mauvais endroit, une fois de trop, qu’on se convainc de ne plus le faire. C’est en chantant, une fois de trop, qu’on se rend compte de ses limites. C’est en dérapant, une fois de trop, que l’on mesure davantage la portée de ses paroles.

À moins, peut-être, d’être Jacques Villeneuve, et d’observer de loin sa fortune fleurir à l’abri du fisc, sans faire de bruit, contrairement aux « fainéants » d’hier, devenus les contribuables d’aujourd’hui. Dans l’expression « la misère des riches », il y a le mot misère.

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