Biélorussie

Violence et enlèvements pour mater la grogne populaire

Des témoignages de manifestants arrêtés lèvent le voile sur la situation « très inquiétante » qui perdure au pays

Des coups. Des menaces de viol. Du piquet durant de longues heures.

Des manifestants en Biélorussie ont témoigné à l’organisme Human Rights Watch d’une grande violence utilisée par les forces de l’ordre pour contrer le mouvement contre le régime en place.

« Des gens ont raconté avoir été amenés dans des halls, des grandes salles de réunions de commissariat, note Jonathan Pedneault, chercheur à la division crises et conflits pour l’organisme. Certains ont dû s’étendre sur le plancher pendant des heures. Ils décrivaient comment le plancher était plein de sang, de boue. Dans certains cas, ils retrouvaient des dents, qui avaient sans doute été perdues par des gens qui s’étaient fait battre juste avant. »

Le Québécois s’est rendu en Biélorussie du 20 au 29 août, à Minsk, à Hrodna et à Gomel.

Colère

Au moins 100 000 personnes ont participé à des manifestations depuis un mois pour réclamer le départ du président Alexandre Loukachenko, au pouvoir depuis 26 ans. Il a annoncé avoir été réélu le 9 août avec 80 % des voix, un résultat contesté par l’opposition. La candidate Svetlana Tikhanovskaïa, actuellement en Lituanie, estime avoir remporté le scrutin.

Les dissidents les plus en vue ont fui le pays ou ont été arrêtés.

L’opposante Maria Kolesnikova a affirmé jeudi avoir été menacée de mort. Elle dit avoir été enlevée et conduite à la frontière avec l’Ukraine, où elle a déchiré son passeport pour éviter l’expulsion. Elle demeure détenue.

Contacté par téléphone, l’avocat biélorusse Mikhail Kiryliuk, qui défend des manifestants, note un changement dans les tactiques du régime. « Maintenant, les gens ne sont plus torturés. Ils sont enlevés dans la rue et mis en prison avec des accusations illégales. C’est une bonne nouvelle, si on peut dire ça comme ça », dit-il en laissant échapper un petit rire.

Lui-même est membre du Conseil de coordination, créé par Svetlana Tikhanovskaïa. Du 9 au 11 août, la répression a été particulièrement brutale. Au moins trois personnes ont été tuées.

« La première phase était très sévère. Des gens ont été battus, violés, torturés. »

— Mikhail Kiryliuk, avocat

Des milliers d’arrestations

L’ampleur des manifestations a cependant forcé les autorités à relâcher la majorité des personnes incarcérées, faute d’espace.

Au plus fort des arrestations, il y a un mois, les centres de détention débordaient, alors qu’environ 7000 personnes ont été arrêtées. Des manifestants ont raconté avoir été entassés dans de petites cellules.

« La police n’était pas prête, très clairement », croit M. Pedneault.

Les policiers n’auraient fait aucune discrimination entre les simples passants, les manifestants – pacifiques, en majorité – et les journalistes, embarquant tout le monde sur leur passage.

Une vidéo a notamment circulé d’un homme amené par les autorités, criant qu’il avait pourtant voté pour Alexandre Loukachenko.

Peuple galvanisé

Les Biélorusses en ont vu d’autres. Il y a eu des soulèvements rassemblant des dizaines de milliers de personnes dans les rues en 2010 et en 2016. Mais cette fois, l’impression est différente.

« Il y a eu des bastonnades, mais jamais, dans l’histoire moderne depuis l’indépendance de la Biélorussie il y a 29 ans, n’a-t-on vu des coups infligés à cette échelle [à des milliers de personnes]. »

— Mikhail Kiryliuk, avocat

Jonathan Pedneault remarque aussi une prise de position de gens « ordinaires », pas particulièrement politisés. « Beaucoup de gens ont eu un cousin, un voisin, une tante en prison, dit-il. Là, ce n’est plus seulement l’intelligentsia ; personne n’est à l’abri. » Cette tactique, loin de freiner le mouvement, semble avoir galvanisé le peuple.

Vers le 14 août, la brutale répression dans le petit pays de 9 millions d’habitants, vers lequel les projecteurs internationaux étaient maintenant tournés, a laissé sa place à une violence plus subtile.

Ciblage

« On entre dans une autre phase, plus discrète encore, juge M. Pedneault. Il y a encore des arrestations violentes, mais on a principalement un ciblage des membres du comité de transition, des organisateurs des manifestations, des gens qui pourraient éventuellement mobiliser un grand nombre de personnes. »

La situation est « très inquiétante, dit-il, d’autant plus que plusieurs journalistes étrangers ont été expulsés du pays et que d’autres, locaux, ont perdu leur accréditation ou ont été arrêtés.

Lorsque La Presse demande à Mikhail Kiryliuk s’il a peur, il rit. « Oui, mais j’ai plus peur que nous vivions comme ça pour le reste de nos vies, explique-t-il. J’ai deux enfants, je ne veux pas leur enseigner à fuir devant la peur. »

Jonathan Pedneault, qui a vécu son lot de soulèvements à titre de journaliste puis de chercheur pour HRW, remarque une grande force chez les Biélorusses, traduite par un sens de l’humour devant l’adversité. « On a vu d’anciens détenus qui laissaient une critique sur Google des centres de détention, explique-t-il. Des revues négatives, avec des commentaires comme “excellents services de massage, on aime tellement qu’on ne veut pas en ressortir”. Ça m’a beaucoup touché, la résilience de ces gens, le courage qu’ils ont. »

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