Cyclisme

Les beaux plans d’Antoine Duchesne

Le cycliste Antoine Duchesne n’avait pas besoin de s’expliquer pour reporter l’entrevue d’une demi-heure. Nouveau papa depuis moins d’une semaine, il avait des tâches autrement plus importantes que de répondre aux questions d’un journaliste.

« C’est vraiment le fun, a-t-il entamé. On est trop bien. Le matin, on traîne avec lui. Je le change, on passe le plus de temps possible ensemble. J’ai réussi à planifier mon programme de courses pour avoir une coupure maintenant. J’ai devant moi au moins un mois à la maison pour aider Chloé, lui donner le temps de se remettre de l’accouchement. »

Né à Annecy, le nouveau venu s’appelle Jules. Il a passé quatre jours à l’hôpital avant d’obtenir son congé, le temps de reprendre un peu de poids.

« Il s’affûtait comme son père ! », a rigolé Duchesne, manifestement emballé par cette nouvelle étape de vie à la veille de la trentaine.

Sur la bonne voie

À sa 11saison chez les professionnels, il rêve de retourner au Tour de France, six ans après sa première participation. Sa première moitié de campagne s’est déroulée à merveille. Il sent que ses chances sont bonnes. Mais il n’en fait pas une maladie. Il sait que la concurrence est forte au sein de la formation française Groupama-FDJ, surtout pour un étranger.

« Au début de l’année, j’ai dit à l’équipe : “Mon objectif, cette année, c’est de mériter ma place au Tour.” Je vais tout faire pour y arriver. Si je l’ai, tant mieux. Sinon, c’est que je ne la méritais pas et que les autres étaient meilleurs que moi. »

— Antoine Duchesne

Jusqu’ici, il estime être sur la bonne voie. Au Tour d’Oman, en février, il a terminé 23e. À Tirreno-Adriatico, 49e et 2e de son équipe derrière Thibaut Pinot. Au-delà des résultats, il a le sentiment d’avoir bien fait son travail d’équipier. Au Tour du Pays basque, il tournoyait autour de la 70place jusqu’à la dernière étape, où il a fini hors délai.

« Sur papier, ces résultats-là, ce n’est rien. Mais avant, je pétais 50 bornes plus tôt et je finissais 110e. À Tirreno, il restait 40 gars dans les étapes de montagne et j’étais encore là pour aider Thibaut. Je n’ai jamais fait ça de ma carrière. Le Tour du Pays basque, je ne pensais jamais le faire parce que le parcours est trop dur. Là, je me rendais jusqu’au dernier col à chaque étape pour placer [David] Gaudu. »

Ses seules frousses ont été deux chutes en compétition, dont l’une, violente, sur les pavés belges à l’Omloop Het Nieuwsblad, le 26 février. Il a subi une commotion cérébrale et une « fissure » à une épaule. Une semaine plus tard, il a été pris dans une chute collective aux Strade Bianche, là où le champion mondial Julian Alaphilippe a fait une pirouette. Heureusement, le Québécois s’en est bien tiré.

Après quelques saisons pénibles marquées par une opération à l’artère iliaque (2019) et une mononucléose (2020), le vice-champion canadien sent qu’il a franchi un cap.

« Je suis meilleur que je ne l’ai jamais été. Je n’ai jamais eu d’aussi bonnes performances ni eu autant de facilité sur le vélo. »

Et quand les jambes sont bonnes, la tête suit. « C’est fou comme ça me donne un coup de vent dans le dos ! Ç’a tellement été dur. J’ai eu peu de belles années. En fait, j’ai toujours eu des problèmes un peu. Là, tout simplement, je n’ai mal nulle part. Je n’ai pas de bobos, ne suis pas tombé malade de l’hiver. Je suis bien sur mon vélo et ça fonctionne en course. Je fais ce que j’ai à faire. C’est vraiment agréable. »

« Psychologue de poche »

La renaissance de Pinot est un autre élément enthousiasmant chez Groupama. Anéanti par sa deuxième place crève-cœur à l’avant-dernière étape du Tour des Alpes – il a été rattrapé dans le dernier kilomètre –, le grimpeur français a rebondi le lendemain, signant sa première victoire en plus de 1000 jours.

Duchesne, qui se décrit comme « son psychologue de poche », lui avait remonté le moral par textos au début de l’épreuve italienne.

« Il n’y a pas beaucoup de monde qui est capable de lui parler. Entre nous, ça clique bien. Je suis souvent en chambre avec lui. J’essaie de lui transmettre mon positivisme et le faire relativiser. [...] Autant il est grincheux et anxieux, autant il se donne quand il court. Il est dans le vrai. On l’a vu dans ses entrevues au Tour des Alpes. Avec lui, il n’y a pas de bullshit. »

« Toute l’équipe sait que beaucoup de ses problèmes se trouvent entre les deux oreilles. C’est souvent lui qui se met un frein. Mais tout le monde sait à quel point il est fort. Je n’ai jamais vu quelqu’un avec un tel talent brut. »

— Antoine Duchesne, à propos de Thibaut Pinot

Ainsi va Pinot, ainsi va Groupama-FDJ. Pendant l’hiver, Duchesne le lui a rappelé : « Tu ne réalises pas l’influence que tu as sur nous quand tu marches. Les journées où tu nous dis : “Les gars, je suis bien, on roule pour gagner”, tu donnes des ailes à tout le monde, y compris le staff. Tout le monde veut se défoncer pour toi, mais personne ne s’attend à une victoire en échange. Il se met une telle pression. »

Dans quelques semaines, Pinot rejoindra Duchesne dans son coin de pays pour le début d’un stage qui les fera traverser les Alpes vers le sud. Au bout de cette semaine, ils participeront au Mercantour, une nouvelle course d’un jour dans le calendrier de la Coupe de France. Ils devraient ensuite disputer le Tour de Suisse, dernière épreuve préparatoire au Tour de France.

Duchesne estime être l’un des cinq candidats pour les deux dernières places disponibles. « Ça dépendra aussi de certains choix tactiques de l’équipe, qui pourraient me défavoriser ou pas. » Les grimpeurs auront la cote et l’accent sera mis sur les victoires d’étape, mais il pense pouvoir se distinguer comme rouleur sur le plat.

Si « les astres s’alignent », le natif de Saguenay disputera son deuxième Tour après celui de 2016, alors qu’il portait les couleurs de Direct Énergie.

« Mon plan B, c’est que je rentre à la maison au Québec avec ma femme le 20 juin, et on présente notre fils à la famille pendant le mois de juillet. Ce n’est pas un mauvais plan non plus et ça met les choses en perspective. »

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