Mauvaise conduite

Si vous pouviez reprendre une décision d’un club professionnel montréalais, quelle serait-elle ?

Chaque semaine, les journalistes des sports de La Presse répondent à une question dans le plaisir, et un peu aussi dans l’insolence.

Mathias Brunet

Guy Lafleur a 32 ans à l’aube de la saison 1983. Il vient de connaître sa saison la moins productive en 9 ans, mais 70 points, dont 30 buts, en 80 matchs, cela demeure néanmoins fort acceptable, et surtout un sommet au sein de l’équipe. Mais le nouvel entraîneur Jacques Lemaire veut donner au Canadien un caractère plus défensif et Lafleur ne semble plus cadrer dans ses plans. La plus grande star des Glorieux depuis Maurice Richard et Jean Béliveau se retrouve à sécher sur le banc cet automne-là, derrière même les Mario Tremblay, Ryan Walter, Bob Gainey, Mike McPhee et compagnie. Écœuré, il annonce au directeur général Serge Savard son départ après un autre match où son équipement n’a même pas eu le temps de se mouiller de sueur. Ronald Corey, Serge Savard et Jacques Lemaire ne le retiennent pas, au grand désarroi du Démon blond, comme on le surnomme. Lafleur avait pourtant encore beaucoup à donner, son retour spectaculaire à New York, puis à Québec, après trois années d’inactivité, l’a démontré. Ce géant méritait une meilleure fin avec le Canadien.

Miguel Bujold

Marc Bergevin s’est-il laissé convaincre par Trevor Timmins lorsqu’il a surpris tout le monde en optant pour Jesperi Kotkaniemi avec le troisième choix du repêchage de 2018 ? Le Canadien avait par le fait même ignoré Brady Tkachuk, alors considéré comme l’un des trois meilleurs espoirs de l’encan avec Rasmus Dahlin et Andrei Svechnikov. Tkachuk n’était peut-être pas un joueur de centre comme Kotkaniemi, qui pilote le quatrième trio en Caroline, mais il possédait plusieurs éléments dont le CH avait (et aurait) grandement besoin, dont la combativité, le gabarit et le leadership. Tkachuk ne remplira jamais la feuille de pointage, mais sera un marqueur de 25 à 30 buts, qui sera au sommet de sa forme dans les moments les plus importants. Capable de protéger ses camarades si ça brasse un peu trop, Tkachuk est le genre de joueur qui fait grandir ses coéquipiers de quelques pouces sur la patinoire, comme on dit. Avec Tkachuk, Nick Suzuki et Cole Caufield, le CH aurait eu son premier trio pour les 10 prochaines années. Et sûrement son capitaine. Tkachuk aurait tellement bien cadré dans l’équipe qu’il est très difficile de comprendre comment Bergevin a pu laisser filer pareille occasion, surtout quand on sait que l’ancien défenseur apprécie les joueurs courageux qui s’investissent à fond. Facile de le dire trois ou quatre ans plus tard ? Votre journaliste football le disait avant même le repêchage de 2018 : Tkachuk était parfait pour le Tricolore. Mon ami et l’as de notre section des sports, Guillaume Lefrançois, pourrait vous le confirmer car je ne manque jamais de le lui rappeler chaque fois que l’occasion se présente… Des mauvaises décisions, toutes les équipes en prennent, mais dans l’histoire récente des clubs montréalais, celle-ci fait particulièrement mal, et continuera de le faire pour longtemps.

Simon Drouin

La vente des Expos à Jeffrey Loria en 1999. Grâce à de multiples appels de capitaux, l’enjôleur marchand d’arts new-yorkais est passé de partenaire minoritaire à actionnaire principal. Son beau-fils, l’ineffable David Samson, a réussi à détruire le peu de capital de sympathie de la population à l’endroit de la franchise. Pour une formation surnommée Nos Z’amours, il fallait le faire. L’année suivante, je me souviens d’avoir couvert une réunion des actionnaires avec Alexandre Pratt en faisant le pied de grue devant une salle au-dessus du métro Pie-IX. Les propriétaires locaux étaient sortis de là avec une tête d’enterrement, tandis que Samson avait tenté de nous endormir de sa voix nasillarde sur la galerie de presse. C’était déjà le début de la fin. Le reste de la couverture des activités de l’équipe avait ressemblé à une trop longue veillée funèbre.

Katherine Harvey-Pinard

Le 1er juillet 2017. Vous me voyez venir. Alexei Emelin vient d’être réclamé au repêchage d’expansion des Golden Knights. Nathan Beaulieu et Mikhail Sergachev ont été échangés. Les négociations avec Andrei Markov vont mal. Marc Bergevin, en tentant de combler les vides, accorde un contrat de cinq ans et 23,125 millions à Karl Alzner. Alzner n’a finalement disputé que 95 rencontres et n’a amassé que 12 points dans l’uniforme bleu-blanc-rouge. Il a joué 87 matchs avec le Rocket de Laval. Je n’ai jamais été très bonne avec les chiffres, mais ce n’est pas exactement ce à quoi on s’attend d’un défenseur qui gagne 4,6 millions par saison, n’est-ce pas ? Le Canadien a racheté son contrat en octobre 2020. Si j’avais une décision à reprendre, ce serait celle de l’engager initialement en 2017. D’autres décisions prises cet été-là pourraient être revues également.

Richard Labbé

Beaucoup estiment que les Expos sont morts avec la grève de 1994, mais je soumets que la longue agonie avait été amorcée 10 ans plus tôt. En 1984, donc, et à peine quelques jours avant Noël, la direction des Expos faisait tout un cadeau aux Mets de New York : Gary Carter, receveur étoile et joueur le plus populaire des Z’Amours, prenait la direction du Shea Stadium, en retour de quatre joueurs, dont l’espoir Floyd Youmans. Pour justifier cette affreuse transaction, la direction des Expos avait parlé de Youmans comme d’un futur lanceur de premier plan, et en effet, le jour de son premier match au Stade (j’étais là !), ce jeune homme avait lancé des balles de feu, et on se disait que, oui, peut-être, l’échange de Carter avait peut-être servi à quelque chose. Mais Youmans a duré le temps d’un succès de Vanilla Ice, pendant que Carter menait les Mets à la conquête d’un championnat. Un échange raté, ça ressemble à ça.

Guillaume Lefrançois

Le début des années 1980 n’est pas la période la plus glorieuse de l’histoire du Canadien. L’équipe avait pourtant une chance en or de redémarrer la machine après la dynastie des années 1970. Au repêchage de 1980, le Tricolore détient en effet le tout premier choix. La dernière fois que le CH avait parlé en premier, il avait repêché Guy Lafleur. Cette fois, le Canadien se tourne vers Doug Wickenheiser, un attaquant qui vient de terroriser la Ligue junior de l’Ouest. Deux rangs plus tard, Chicago sélectionne Denis Savard, un talentueux attaquant qui jouait à Verdun, dans la cour du Tricolore. Wickenheiser totalisera 115 points en un peu plus de trois saisons à Montréal. C’est un peu moins que ce que Savard amassera dès sa deuxième saison (119 points) et sa troisième (121 points). Le Canadien ne gagnera pas une seule série lors des trois saisons complètes de Wickenheiser avec le club, et sera éliminé deux fois par les Nordiques, l’ennemi juré, avant de renouer avec la Coupe Stanley en 1986. L’histoire aurait-elle été différente avec Savard ?

Simon-Olivier Lorange

Marc Bergevin, au cours des 15 jours précédents, avait échangé Mikhail Sergachev et Nathan Beaulieu sans obtenir de défenseur en retour, et perdu Alexei Emelin au repêchage d’expansion. Pourtant, lorsque Andrei Markov, à 38 ans, a demandé une somme qui lui semblait démesurée, le DG du Canadien a dit : merci, mais non merci. Le 1er juillet 2017 représente indubitablement un tournant pour le CH et sa direction, probablement bien davantage que l’échange Subban-Weber. Ce jour-là, Bergevin a conclu la purge complète et expresse du flanc gauche de sa défense. Plus de quatre ans plus tard, son équipe en ressent encore les effets, au point que l’absence prolongée de Joel Edmundson, pourtant un joueur de soutien à l’époque où il jouait à St. Louis ou en Caroline, prend actuellement des proportions apocalyptiques. À moins d’un miracle, le Canadien ratera les séries éliminatoires pour la quatrième fois en cinq saisons depuis le départ de Markov – on exclut ici la participation bonbon de l’été 2020. Il est évident que de revisiter des décisions des années après les faits est facile quand on connaît les évènements subséquents. Surpayer le numéro 79 n’aurait sans doute pas sauvé l’horrible campagne 2017-2018 ni les suivantes. Mais on peut présumer qu’elle aurait adouci la transition au sein d’une défense qui ne s’en est jamais vraiment remise.

Alexandre Pratt

En 1989, impliqués dans la course au championnat, les Expos ont acquis un des meilleurs lanceurs des ligues majeures, le gaucher Mark Langston, contre trois espoirs. Un coup de génie, salué par tous. Langston fut très bon : 175 retraits au bâton en autant de manches. Sauf que les Expos ont raté les séries, et Langston est parti pour la Californie comme joueur autonome. Le hic ? Parmi les espoirs cédés se trouvait le meilleur lanceur gaucher des 75 dernières années, Randy Johnson, gagnant de cinq trophées Cy Young…

Jean-François Téotonio

Le divorce entre Jesse Marsch et l’Impact de Montréal a sans aucun doute été plus bénéfique pour l’entraîneur que pour le club. Engagé en 2012, Marsch avait fait du bon boulot avec une équipe d’expansion en MLS, même s’il n’a pas fait les séries. Après une saison, on décidait mutuellement de passer à autre chose, citant des divergences sur le plan des philosophies. L’Américain est engagé par les Red Bulls de New York en 2015, les mène à un Supporter’s Shield et est nommé entraîneur de l’année en MLS. Il fait ensuite ses classes dans la famille Red Bull, remportant deux championnats et deux coupes avec le RB Salzbourg en 2020 et 2021. Il est aujourd’hui entraîneur-chef du RB Leipzig : son équipe est aux prises avec le PSG et Manchester City en Ligue des champions, notamment. Pendant ce temps, l’Impact/CF Montréal a eu huit entraîneurs en neuf ans et n’a participé aux séries de la MLS que quatre fois pendant cette période.

Appel à tous

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