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Le « mirage » du bitcoin

Le président du Salvador, Nayib Bukele, qui aime se dépeindre sur Twitter comme un visionnaire branché, assure que l’adoption du bitcoin par son régime va assurer l’avenir du pays latino-américain. Il mène parallèlement une campagne de répression tous azimuts contre les gangs de rue qui menace de le renvoyer aux dérives antidémocratiques du passé. UN DOSSIER DE MARC THIBODEAU

« Votre investissement est en sécurité »

Nayib Bukele croit dur comme fer à l’avenir du bitcoin et n’est pas de nature, du moins en apparence, à se laisser décourager par les fluctuations extrêmes frappant cette cryptomonnaie.

Dans un tweet publié à la mi-juin, le président du Salvador a invité les personnes s’inquiétant de la chute de valeur de 60 % observée depuis novembre à ne pas s’alarmer.

« Je vous suggère de cesser de regarder le graphique et de profiter de la vie… Si vous avez investi dans le bitcoin, votre argent est en sécurité », a-t-il assuré.

Le politicien de 40 ans est revenu à la charge quelques semaines plus tard en relatant en ligne que le Salvador venait d’acheter sous sa gouverne pour 2 millions de dollars de cette cryptomonnaie afin de profiter du marché baissier.

« Merci de vendre au rabais ! », a-t-il lancé, réitérant un enthousiasme qui a mené son régime à faire du Salvador le premier pays au monde à reconnaître le bitcoin comme devise officielle.

La loi, adoptée en septembre 2021, prévoit que cette cryptomonnaie peut servir pour toute transaction, tout comme le dollar américain, traditionnellement utilisé au Salvador.

Le gouvernement a créé une application téléphonique permettant d’accéder à un portefeuille baptisé Chivo – « cool » en argot local – autorisant des transactions en dollars américains et en bitcoins, et y a mis une somme de 30 $ US pour chaque nouvel utilisateur.

M. Bukele a assuré que le lancement était un grand succès et que près de 60 % des adultes du pays de 6,5 millions d’habitants avaient téléchargé l’appli sur leur téléphone.

Près d’un an plus tard, les avis des économistes au sujet de l’initiative sont pour le moins réservés, souvent pessimistes.

L’un des objectifs poursuivis par le régime était de permettre aux personnes défavorisées qui sont incapables d’obtenir un compte de banque d’accéder à des services financiers en ligne.

« Le portefeuille Chivo est utile pour garder des épargnes, mais c’est à peu près tout », note Frank Muci, chercheur à la London School of Economics qui a étudié de près le programme gouvernemental.

Les Salvadoriens qui utilisent l’application préfèrent d’ailleurs l’option en dollars, dit l’analyste Frank Muci, puisque le bitcoin apparaît « beaucoup trop risqué » en raison de sa volatilité.

L’analyste voit une autre illustration de cette méfiance dans le fait que très peu de Salvadoriens établis à l’étranger renvoient de l’argent au pays par ce moyen. Moins de 2 % des transactions effectuées en février ont été faites par portefeuille électronique, selon la Banque centrale de réserve du Salvador.

Une récente étude du National Bureau of Economic Research, qui a mené un sondage dans le pays, indique que la majeure partie des personnes ayant téléchargé l’application l’ont fait en septembre 2021, au moment de son lancement, et que pratiquement aucun nouveau chargement n’est survenu en 2022.

La principale motivation des utilisateurs, note l’organisation américaine, était d’obtenir la somme de 30 $ donnée par le gouvernement. Seulement 20 % d’entre eux ont continué à y avoir recours, souvent sporadiquement, après avoir épuisé le bonus versé.

Des pertes colossales

M. Muci note que l’adoption de cette cryptomonnaie a coûté près de 350 millions de dollars américains au gouvernement, sans compter les pertes théoriques de près de 60 millions de dollars liées aux acquisitions de bitcoins annoncées à ce jour par le président.

Ces transactions, note l’analyste, sont d’ailleurs impossibles à vérifier puisqu’aucun ministère n’a rendu disponibles de données précises à ce sujet.

Les marchés financiers sont « apeurés », dit M. Muci, par l’incertitude et l’improvisation entourant les orientations économiques du gouvernement et craignent que le pays, lourdement endetté, ait du mal à rembourser un prêt de 800 millions de dollars américains arrivant à échéance en janvier.

Ruth Eleonora Lopez, de l’organisation de défense des droits de la personne Cristosal, note que le manque de transparence du régime Bukele s’étend à tous les niveaux du gouvernement et augmente les risques de corruption.

La plupart des institutions de contre-pouvoir sont aujourd’hui contrôlées par des proches du président, privant la population d’informations cruciales pour évaluer les actions du régime, tant en matière de respect des droits de la personne (voir autre texte) que dans le domaine économique, dit-elle.

Nelson Rauda Zablah, journaliste salvadorien très critique du président Bukele, relevait récemment dans une lettre ouverte que des leaders du monde des cryptomonnaies le couvrent d’éloges sur les réseaux sociaux et lui permettent de se donner une image de dirigeant « audacieux » face à la communauté internationale.

Le discours d’influenceurs présentant le Salvador comme un modèle à suivre « parce que quelqu’un paie une noix de coco en bitcoin » n’est cependant rien de plus qu’un « mirage », conclut-il.

Appréhendés pour leurs « têtes de dur à cuire »

Les arrestations arbitraires se multiplient depuis que le président Nayib Bukele a lancé une campagne de répression censée venir à bout des gangs de rue.

Des garçons de 14 et 15 ans qui jouaient au football dans un quartier défavorisé d’Illopango, à l’est de la capitale salvadorienne, ont été appréhendés par la police en avril en raison de leur apparence.

« Les agents ont déclaré à la famille que les enfants avaient des têtes de durs à cuire et n’ont pas donné de justification additionnelle pour les emmener. Ils ont aussi précisé qu’ils feraient 30 ans de prison », explique Arjun Chauduri, un recherchiste d’Amnistie internationale ayant récemment séjourné dans le pays.

Le cas est frappant, mais n’a rien de particulièrement original, puisque les arrestations arbitraires se multiplient depuis que le président Nayib Bukele a lancé au printemps une campagne de répression censée venir à bout des gangs de rue ayant longtemps imposé leur loi à la population.

« Les gens se font arrêter simplement parce qu’ils portent des tatouages ou encore parce qu’un membre de leur famille a été lié à un gang de rue. »

— Arjun Chauduri, recherchiste d’Amnistie internationale

« Il y a aussi beaucoup de preuves que la population des quartiers défavorisés où opèrent souvent les gangs est ciblée abusivement », ajoute-t-il.

Le gouvernement a décrété l’état d’urgence et multiplie les opérations répressives à l’échelle du pays depuis qu’une flambée de meurtres a fait plus d’une soixantaine de victimes en une fin de semaine en avril.

En quatre mois, plus de 45 000 personnes ont été arrêtées, souligne Ruth Eleonora Lopez, de l’organisation de défense des droits de la personne Cristosal, qui s’alarme du fait que nombre de détenus n’ont aucun moyen de contester leur incarcération.

La plupart, dit-elle, sont accusés d’avoir des liens avec les gangs sans avoir accès aux informations incriminantes colligées contre eux.

La politique musclée des autorités favorise les « dénonciations anonymes » et crée un climat de peur qui s’étend aux groupes de la société civile s’inquiétant d’une dérive antidémocratique du régime.

« Si on pose des questions, on se fait dire que nous sommes des défenseurs des gangs », relate Mme Lopez, qui accuse le président Bukele d’utiliser l’état d’urgence pour consolider son emprise sur le pays et ses institutions.

Le dirigeant salvadorien fait peu de cas de ces critiques et multiplie en ligne les messages et les vidéos léchées montrant sa détermination à venir à bout des gangs de rue.

Il avait promis en campagne de lutter contre leur influence, et a réussi après son arrivée au pouvoir, en juin 2019, à faire chuter sensiblement le taux d’homicides dans le pays, longtemps l’un des plus élevés de la planète.

Selon le quotidien El Faro, l’accalmie était en fait le résultat de négociations informelles menées avec les leaders de certains gangs qui ont accepté de maintenir un calme relatif en retour de certaines assurances, dont la protection de membres influents ciblés par des demandes d’extradition américaines.

La flambée de violence observée en avril découlait, au dire du journal, de la rupture de ce pacte tacite, ce que nie le président Bukele.

Le régime explique plutôt ses succès passés par un plan de « contrôle territorial » dont les détails n’ont jamais été rendus publics.

Quoi qu’en disent les organisations de défense des droits de la personne, la répression actuellement exercée par le gouvernement reçoit l’aval d’une bonne partie de la population.

Mme Lopez explique en partie cet engouement par le fait que les Salvadoriens veulent croire qu’un leader « messianique » est susceptible de les libérer de la violence des gangs.

Arjun Chauduri pense que le recours à la manière forte est une illusion qui ne tient pas compte des difficultés socio-économiques poussant nombre de jeunes à se tourner vers la criminalité.

« D’autres gouvernements ont tenté par le passé cette approche et n’ont pas réussi à stopper la violence structurelle frappant le Salvador », prévient-il.

103

Nombre d’homicides par tranche de 100 000 habitants en 2015, le maximum atteint au pays

17,6

Nombre d’homicides par tranche de 100 000 habitants en 2020

Source : InSight Crime

70 000

Nombre estimé de membres de gangs au Salvador

Source : Reuters

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