Boulette, t’es tannante, là

Avez-vous vu cette pub où un homme préfère jouer à des jeux de hasard en ligne, les yeux rivés sur son ordinateur portable, plutôt que d’aller dépanner sa blonde enceinte, en rade sur une route de campagne ?

Avez-vous vu celle où deux policiers débarquent chez un couple de banlieusards, en pleine pandémie ? « Il y a de l’action, ici ! », laisse tomber l’un d’eux, l’air suspicieux. « Ben, on s’amuse », lui répond la femme. Ça a l’air d’un gros party illégal, vu de l’extérieur, mais on ne fait que jouer en ligne…

Avez-vous vu cette pub du Casino de Montréal à distance, où Boulette la chatte harcèle le croupier ? « Boulette, t’es tannante, là », gronde gentiment sa maîtresse en croquant un bâtonnet de carotte.

Michelle les a vues, ces pubs.

Et ça lui a coûté cher.

Michelle a 79 ans. « Et demi », précise-t-elle au bout du fil. Depuis cinq ans, elle vit seule dans une résidence privée pour aînés de Nicolet, près de Trois-Rivières.

Depuis la pandémie, Michelle est plus isolée que jamais. Elle s’ennuie. Et le démon du jeu rôde. « Un moment donné, oups, les publicités ont commencé à sortir, dans le temps des Fêtes. J’ai accroché. Dès que j’en vois une, ça vient me toucher. »

En janvier, elle a cédé à la tentation. Elle s’est mise à jouer en ligne. « En dix jours, j’avais dépensé une douzaine de mille. »

En février, elle n’a pas payé son loyer. Elle en était incapable ; elle avait flambé toutes ses économies.

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« La pandémie a provoqué un boom du jeu compulsif », titre L’actualité dans son numéro de février.

On y apprend que les revenus des casinos en ligne de Loto-Québec ont bondi de 132 % au cours des six premiers mois de 2020, pour atteindre 106 millions de dollars.  

Les Québécois ont aussi misé 61 millions dans des jeux de hasard en ligne. C’est quatre fois plus qu’au cours la même période, l’année précédente.

Même si les casinos et les bars sont fermés, même si la vente de billets de loto a été suspendue dans les dépanneurs pendant des mois, la société d’État a pu sauver une partie de sa mise en attirant des milliers de joueurs en ligne.

Sauf qu’elle n’est pas la seule à noter un changement dans les habitudes de jeu des Québécois.

À la Maison Jean-Lapointe, la grande majorité des joueurs compulsifs qui demandaient de l’aide, avant la pandémie, étaient accros aux appareils de loterie vidéo.

Les joueurs en ligne étaient rares. « J’en voyais une fois de temps en temps. Ce n’était pas encore inquiétant », raconte la directrice générale de cet organisme qui vient en aide aux victimes de dépendances, Anne Élizabeth Lapointe.

Désormais, 90 % des joueurs qui cognent à la porte de la Maison Jean-Lapointe ont des problèmes de jeu en ligne, estime-t-elle.

Il est trop tôt pour dire si le nombre de joueurs compulsifs a explosé ou s’ils ont simplement migré vers les jeux en ligne. Mais Mme Lapointe est inquiète.

La pandémie de coronavirus risque d’en entraîner une autre.

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« Je ne suis pas arrêtable, admet Michelle. Si je commence à jouer, je vais jouer jusqu’à 3 h du matin, il n’y a rien d’autre qui existe… »

En quelques clics, elle se retrouve au casino. Le croupier apparaît à l’écran. Jouer n’a jamais été aussi facile. Perdre non plus. Elle n’a qu’à entrer son numéro de carte de crédit. Bingo.

« Tous les critères sont là pour que la personne devienne rapidement dépendante. Elle peut jouer 24 heures sur 24 ; elle peut le faire à partir d’un téléphone, d’un laptop ou d’une tablette ; elle peut s’isoler pour jouer… »

— Anne Élizabeth Lapointe, directrice générale de la Maison Jean-Lapointe

Michelle est devenue accro sur des appareils de loterie vidéo des bars, il y a 30 ans. Elle n’avait plus joué depuis sa dernière faillite. « Cela faisait cinq ans que je tenais… »

Et puis, il y a eu la pandémie. Et les publicités.

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Les publicités de Loto-Québec présentent des gens qui ont du plaisir à jouer – tellement que la police débarque et qu’on néglige de secourir une femme enceinte.

« Loto-Québec est la seule société d’État qui a carte blanche au niveau de la publicité, dit Mme Lapointe. Il n’y a pas d’encadrement, pas de réglementation. Elle peut faire ce qu’elle veut ! »

Elle souligne une évidence : les joueurs compulsifs n’ont pas de plaisir. Pas du tout. Ils ont un problème de dépendance.

Les pubs de Loto-Québec sont aussi déconnectées de leur réalité que celles où des médecins vantaient les mérites des Camel, dans les vieux magazines.

« On interdit toute publicité sur le cannabis. On encadre un peu les publicités sur l’alcool, mais aucunement celles sur le jeu. Pour moi, c’est un non-sens. »

— Anne Élizabeth Lapointe, directrice générale de la Maison Jean-Lapointe

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« Loto-Québec est en compétition avec des centaines de sites non réglementés. Ces sites non réglementés font presque tous de la publicité de façon très agressive sur le web de façon ciblée et dans la plupart des médias », m’écrit Marisol Schnorr, chef de service des affaires publiques de la société d’État.

« Le mandat de Loto-Québec est de canaliser l’offre de jeu sur lotoquebec.com et de sensibiliser les joueurs en ligne à l’importance de jouer sur son site qui est légal, intègre et sécuritaire. »

Je comprends la logique. C’est la même que pour le cannabis : les gens joueront, de toute façon. Mieux vaut ne pas laisser le champ libre aux profiteurs qui n’auront aucun scrupule à les siphonner jusqu’au dernier sou.

Prenez Michelle, par exemple. Il y a longtemps, elle a pu s’auto-exclure de lotoquebec.com. En janvier, c’est en jouant sur des sites de jeux illégaux qu’elle a tout perdu.

Loto-Québec n’est donc pas responsable de ses malheurs, sauf pour une chose : ce sont les pubs de la société d’État qui ont réveillé son démon endormi.

Boulette, elle la trouve tannante en maudit.

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