Un autre regard sur l’émancipation

Le 24 mars 2021, les membres du Parlement du Canada ont voté à l’unanimité afin que le 1er août soit reconnu comme le jour de l’Émancipation, date commémorée par les Afro-Canadiens bien avant la Confédération.

Cette date souligne l’abolition de l’esclavage en 1834 dans la plupart des colonies britanniques. À cette époque, la Nouvelle-France était une de ces colonies.

Rappelons que la Nouvelle-France a connu l’esclavage et que les documents historiques reconnaissent cet aspect monstrueux de l’histoire. En 1760, les articles de capitulation de Montréal stipulent que : « Les n*** et panis des deux sexes resteront en leur qualité d’esclaves en la possession des Français et Canadiens, à qui ils appartiennent : il leur sera libre de les garder à leur service dans la colonie ou de les vendre ; et ils pourront aussi continuer à les faire élever dans la religion romaine. Accordé, excepté ceux qui auront été faits prisonniers. » On appelait alors les autochtones les panis.

Consultez le site de la Ville de Montréal sur ce sujet

En 1492, lorsque Christophe Colomb « découvrit » l’Amérique pour la Couronne espagnole afin de déclarer l’Espagne souveraine des terres du Nouveau Monde, les Espagnols invoquèrent le concept de terra nullius. Selon les normes du droit international de l’époque du contact, la doctrine de la découverte est notamment fondée sur la notion de terra nullius (expression latine désignant des terres inoccupées). Cette doctrine veut qu’au moment de la « découverte » du continent nord-américain par les Européens, les nouveaux arrivants deviennent sur-le-champ les souverains propriétaires des terres « découvertes » et de tout ce qu’elles renfermaient, détenant de facto des droits et des titres de propriété absolus. Proclamant la supériorité des Européens sur tous les autres peuples, les empires étendirent ainsi leur territoire.

Cette théorie se transforma afin de considérer comme terra nullius les terres qui n’étaient pas occupées par des peuples « civilisés ». Au fil des ans, cet ethnocentrisme fut légitimé par certaines décisions des tribunaux.

Cette théorie est le fondement de la destruction de nombreux peuples. C’est également durant cette ère que les théories racistes émergèrent, époque qui fut l’une des plus fertiles quant à la racialisation donnant notamment ouverture à toutes les horreurs de l’esclavage.

Le Code noir fut promulgué par Colbert, contrôleur général des finances de Louis XIV. Ce code est un instrument légal d’infériorisation et de déshumanisation dont la pierre angulaire était la soumission de l’esclave à son maître. Contenant 60 articles, il considérait les esclaves comme étant des biens meubles transmissibles et négociables. Il réglementait divers aspects de la vie de l’esclave : la religion, l’interdiction de concubinage, la réglementation de ses allées et venues, l’incapacité juridique ainsi que le droit de propriété de son maître. Ce Code ne s’appliquait officiellement qu’aux Antilles. Bien qu’il ne fût jamais entériné en Nouvelle-France, il servit de droit coutumier. C’est en mai 1689 que Louis XIV approuva de façon limitée l’esclavage en Nouvelle-France ; vingt ans plus tard, il l’autorisa officiellement. Bien qu’il y ait eu moins de propriétaires d’esclaves en Nouvelle-France que dans les colonies anglaises avoisinantes, peu de colons français remirent ouvertement en question cette pratique.

Aujourd’hui l’héritage tant de la théorie de la découverte que de l’esclavage est le racisme systémique qui est stratifié dans les diverses institutions sociales. Aujourd’hui des excuses sont demandées pour l’esclavage au Canada. Or, il faut plus que des excuses, il faut mettre de l’avant de véritables changements pour démanteler le racisme systémique.

À la suite de la mort de George Floyd, de nombreuses entreprises ont pris des engagements afin de lutter contre le racisme systémique antinoir. L’initiative BlackNorth visait à ce qu’il y ait une représentativité des Noirs comme employés, cadres et administrateurs.

Lisez l’article du Glode and Mail sur le sujet (en anglais)

Or, seulement 10 % des 481 entreprises qui ont signé des engagements avec BlackNorth ont signalé une amélioration dans l’une de ces catégories d’emploi au cours des deux dernières années.

Pour que les choses changent, il faut plus que des excuses et des promesses, il faut des changements organisationnels et institutionnels. En cette Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine (2015-2024), qui veut faire reconnaître les obstacles auxquels sont confrontés les Noirs, certaines actions doivent être entreprises afin de « protéger efficacement les personnes d’ascendance africaine qui font face à des formes de discrimination multiples, aggravées ou conjuguées, et examiner et abroger toutes les lois qui ont un effet discriminatoire à leur encontre. »

Consultez le site des Nations unies

Or, devant un tel état des lieux, c’est la chanson Paroles de Dalida qui me revient à l’esprit : « Encore des mots toujours des mots… rien que des mots. » Il faut plus que des mots, mais des preuves. C’est un peu comme l’amour : « Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour. »

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