Fiscalité québécoise

Les galeries sonnent l’alarme

QUÉBEC — Une proposition passée inaperçue dans le rapport Godbout sur la fiscalité québécoise place les galeries d’art contemporain en état d’alerte. Tellement qu’elles ont entamé des démarches auprès du gouvernement Couillard pour qu’il protège une mesure fiscale méconnue qui aide les entreprises à acquérir toiles, photographies ou sculptures.

Le branle-bas a commencé en mars à cause d’une ligne à la page 62 du rapport final de la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise. Le fiscaliste Luc Godbout y énumère 34 programmes dont il recommande l’abolition. La liste comprend l’amortissement relatif à une œuvre d’art dont l’auteur est canadien.

La recommandation est passée inaperçue dans la couverture médiatique du rapport. Mais pour Émilie Grandmont-Bérubé, présidente de l’Association des galeries d’art contemporain (AGAC), c’était un grave signal d’alarme.

« C’est la mesure la plus efficace pour stimuler le marché de l’art au Québec. C’est la plus importante et c’est la seule qui le stimule vraiment. »

— Émilie Grandmont-Bérubé, présidente de l’Association des galeries d’art contemporain

Le programme a été mis sur pied en 1981. Il permet à une entreprise qui acquiert une œuvre d’art pour l’exposer dans son lieu d’affaires d’amortir le coût sur trois ans.

Pour profiter de cette mesure, l’auteur doit être citoyen ou résidant canadien. C’est donc un moyen d’inciter les entreprises à acquérir des œuvres produites par des artistes locaux.

Même si l’AGAC n’a reçu aucune indication selon laquelle Québec compte donner suite à la recommandation du rapport Godbout, elle n’a pris aucune risque. Elle s’est inscrite au Registre des lobbyistes du Québec. Elle a multiplié les communications avec la ministre de la Culture, Hélène David, pour la convaincre de garder le programme intact, voire de le bonifier.

CRAINTES ET APPRÉHENSIONS

Mme Grandmont-Bérubé souligne que les musées ont vu leur budget d’acquisition fondre au fil des années. Elle craint que les acheteurs commerciaux ne désertent à leur tour les galeries si les mesures incitatives disparaissent.

« Ça a un impact direct sur les ventes de nos galeries, mais aussi sur les artistes, sur les transporteurs, sur ceux qui font de l’installation et de la restauration, dit-elle. C’est un milieu en entier qui devient fragilisé. »

Au cabinet du ministre des Finances, Carlos Leitao, de qui relèvent les mesures fiscales, on n’a rien fait pour calmer les appréhensions des galeristes.

« On ne discute jamais du potentiel ajout, retrait ou amendement de quelque politique fiscale que ce soit, a simplement dit la porte-parole du ministre, Nathalie Roberge. Nous comprenons qu’ils peuvent être inquiets, mais on ne commentera pas sur ce qui peut arriver dans le futur à des mesures fiscales. »

Mine de rien, les entreprises sont des acteurs de premier plan dans le marché de l’art contemporain québécois. Les collections des sociétés d’État comme la Caisse de dépôt et placement et Loto-Québec sont bien connues, mais plusieurs autres entreprises sont actives sur le marché.

Giverny Capital, une firme de gestion de portefeuilles, est du nombre. Selon son président François Rochon, le goût des entreprises pour l’art est relativement nouveau.

« Il y a 10 ou 15 ans, l’art contemporain n’était pas très à la mode. Maintenant, les bureaux d’avocats ont presque tous des collections. J’irais même jusqu’à dire que depuis que les musées ont vu leurs budgets réduits considérablement dans les dernières années, c’est le milieu corporatif qui a repris le flambeau. »

— François Rochon, président de la firme de gestion  Giverny Capital

Il note qu’un particulier qui a plusieurs milliers de dollars à consacrer à l’achat d’une œuvre d’art aura tendance à se tourner vers le marché de la revente pour acquérir des valeurs sûres comme des Marc-Aurèle Fortin ou des Molinari. Les entreprises peuvent jouer d’audace, surtout si elles qui comptent plusieurs œuvres dans leur collection.

L’amortissement relatif à une œuvre d’art n’est pas une panacée, convient François Rochon. Mais c’est un coup de pouce pour son entreprise, qui consacre un pourcentage précis de ses profits à l’acquisition d’œuvres d’art.

« Probablement qu’on le ferait quand même, mais peut-être un peu moins parce que le coût serait plus élevé, dit-il. Le fait de les amortir, ça réduit un peu le coût. »

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