Cannes

La fête est de retour

Le gotha de Hollywood et le charme à la française… Accord parfait sur la Croisette. Ce 74rendez-vous, qui met les réalisateurs tricolores et les femmes à l’honneur, est placé sous le signe du renouveau : les tapis rouges font oublier une année blanche pour le Festival, et noire pour le 7e art. Aux premières loges comme en coulisses, moments forts d’une édition qui ne ressemble à aucune autre.

On est toujours une débutante à Cannes, quand on monte les marches. Même quand on est Sophie Marceau, star depuis 40 ans. La première fois qu’elle est venue au Festival... Sophie était au collège. C’était pour La boum, de Claude Pinoteau. « J’ai été très vite plongée dans le monde de la reconnaissance faciale », s’amuse-t-elle. Aujourd’hui, elle défend les couleurs de Tout s’est bien passé, de François Ozon. Et c’est encore une première fois.

Première sélection officielle pour l’actrice la plus populaire de France mais qui ne se sent pas forcément à l’aise avec ses pairs. Oui, « tout s’est bien passé », comme l’annonce le titre du film.

Après une si longue absence, Sophie a retrouvé son « désir de cinéma », comme elle dit. Et même celui de « la poudre de perlimpinpin », cette magie du tapis rouge et de la jolie robe qui font « rêver les jeunes filles ». Les quelques déboires qu’elle a subis, au Festival, elle les a oubliés : « C’est un retour, oui, déclare-t-elle, mais c’est surtout un privilège d’être là, de partager enfin avec d’autres après une période si dure. »

L’année des femmes fortes

Ce Festival est d’abord celui des femmes, des femmes fortes, celles qui ont suscité émotions et sensations au cours de cette première semaine.

Ce qui a été admirable ? Le discours de Jodie Foster, venue avec sa femme, Alexandra Hedison, recevoir une Palme d’honneur mais surtout affirmer son plaisir de « ressortir enfin ». Les réalisations, touchantes, de Charlotte Gainsbourg pour mettre sa mère, Jane Birkin, en lumière, et de Valérie Lemercier pour magnifier son idole, Céline Dion. Mais aussi les performances de Virginie Efira, même si sa nonne lesbienne, Benedetta, n’a pas créé le scandale attendu, de Marion Cotillard, de Camille Cottin donnant la réplique à Matt Damon, ou de Catherine Deneuve, bien remise d’un accident vasculaire cérébral, survenu il y a presque deux ans. Comme on acclame la légende, elle a été acclamée de longues minutes à son entrée dans la salle de projection.

Parmi les neuf membres du jury de ce 74Festival, cinq sont des femmes : Mylène Farmer, chanteuse rousse, iconique et cinéphile. Lasse que son jogging de 5 heures du matin soit perturbé par des fans, elle s’est fait monter un tapis de course dans sa suite de l’hôtel Martinez. Elle est affûtée, au propre comme au figuré, femme de convictions, comme les réalisatrices Mati Diop, Jessica Hausner et Mélanie Laurent ou l’actrice Maggie Gyllenhaal.

Trente-trois productions hexagonales représentent plus d’un tiers des films projetés. David Lisnard, maire de la ville et administrateur du Festival, s’en félicite, mais espère le retour des films du monde entier dès la prochaine édition. Il a beaucoup œuvré pour que celle-ci se tienne en juillet, seule fenêtre de tir possible, les deux annulations des mois de mai précédents ayant privé sa ville d’environ 400 millions d’euros de retombées économiques.

« Quand s’est profilé mai 2021, j’ai eu l’impression de revivre “Un jour sans fin”. Nous avons travaillé sur des protocoles qui permettaient de préserver la vie et l’humanité de la vie. On ne pouvait pas rester terré et vivre comme des cafards indéfiniment. »

— David Lisnard, maire de la ville et administrateur du Festival

Douceur en vedette

Depuis 1951, le plus important événement médiatique après les Jeux olympiques a en effet lieu au mois de mai. Juillet... le décor reste le même, mais l’ambiance est transformée. L’hystérie habituelle fait place à une sorte de douceur, parfum Ambre solaire. En plein jour, maillots de bain et tongs côtoient smokings et robes du soir. Au kiosque à journaux de la Croisette, un producteur est devancé à la caisse par un bambin aux bras chargés de seaux et de pelles. Ils se sourient.

Ni les salles ni les hôtels ne sont pleins : 22 000 accrédités seulement cette année contre 40 000 en 2019. Beaucoup moins de journalistes, de distributeurs venus de l’étranger et notamment d’Asie. Les plages des grands hôtels, d’habitude squattées par des marques, ont été rendues aux touristes. Restaurants au bord de mer, transats et parasols, matchs de volley-ball improvisés, plutôt qu’interviews à la chaîne, starlettes et petits-fours. Il n’y aura pas de grande fête à l’Eden Roc, même pas le fameux gala de l’AmfAR, qui s’est réfugié à quelques encablures, villa Eilenroc, où se produira la chanteuse Alicia Keys.

« J’avais prévenu que juillet serait compliqué, explique Philippe Perd, le directeur du palace mythique. Nous affichons quasiment complet. Quatre-vingt-dix-huit pour cent de notre clientèle fidèle est revenue pour les vacances. Pour la préserver, il était impossible d’installer l’habituelle grue nécessaire au montage de ce grand barnum destiné à recevoir 400 invités. L’an prochain, en mai, nous accueillerons avec grand plaisir cette formidable vente aux enchères destinée à récolter des fonds pour la recherche contre le sida. »

En attendant, Philippe Perd reçoit Steven Spielberg et son épouse, Kate Capshaw, arrivés à bord de leur yacht de 86 mètres, presque incognito.

Cannes serait presque passé à la version intime. Chanel, Dior, Chopard, L’Oréal, les marques de luxe mais aussi les distributeurs de films organisent des dîners sur des plages ou des pontons – entre 30 000 et 50 000 euros la privatisation – mais pour un nombre d’invités infiniment plus réduit. Au 5étage de l’hôtel Marriott, la Terrasse by Albane reçoit chaque soir le tout-Festival. À ciel ouvert, 200 privilégiés, au lieu des 400 habituels. Plus de fête jusqu’au bout de la nuit, la musique s’arrête à 2 h 30.

On a croisé Vanessa Paradis délicieusement pompette, Nicolas Sarkozy sortant du dîner Dior, où il était assis entre Carla et Isabelle Adjani. Et surtout Matt Damon, qui a tenté d’exiger qu’on lui réserve, en exclusivité, l’ascenseur censé transporter 12 personnes... Des rumeurs courent : des projectionnistes auraient été déclarés positifs, et même le délégué général, Thierry Frémaux... Elles ont vite été démenties. Mais quand la femme du réalisateur israélien Nadav Lapid est testée positive, son mari devient cas contact ainsi que Matt Damon avec qui ils ont déjeuné, comme tous ceux qui les ont approchés pendant la promotion de leur film. Et là, c’est confirmé.

Le Covid s’invite

Cannes au temps du Covid n’est pas si simple à vivre. Le staff de la Gaumont est descendu avec son infirmière, qui effectue des tests réguliers. Léa Seydoux, positive, est en confinement à Paris mais se fait tester tous les jours pour venir sur la Croisette, où elle doit présenter quatre films. Adam Driver, héros sombre du film d’ouverture, refuse toute interview à l’intérieur parce que ses assurances ne le couvriraient pas. Wes Anderson, le réalisateur de The French Dispatch, hypocondriaque, ne répond aux interviews que par téléphone.

Les Américains sont très attentifs aux mesures sanitaires, le président, Spike Lee, se fait tester régulièrement. Mais il n’y a pas que ça... Il a aussi fallu que les stars renoncent au Carlton, en rénovation jusqu’en 2023. Comme Spike Lee et Jodie Foster, Sean Penn a dû s’installer au Martinez. De même que sa fille, Dylan, qu’il a eue avec Robin Wright. Elle tient l’un des deux rôles principaux de Flag Day. Face à son père, elle semble avoir quelques vieux comptes à régler. Elle a 30 ans, crève l’écran. Une star vient peut-être de naître.

Le maire de Cannes tentera de garder un œil sur ce duo familial, mais il a surtout en tête de ne pas laisser Croisette rimer avec cluster. Des chiens renifleurs, formés pour détecter le Covid, circulent au pied des marches. Le Festival et la mairie ont mis à disposition un centre de dépistage gratuit pour tous les participants, quelle que soit leur nationalité. Samedi soir, Pierre Lescure nous annonçait un premier triomphe : 0 cas sur 2800 tests !

On annonce, sous la présidence de Spike Lee, un palmarès très politique. Mais en attendant, ce drôle de festival reste suspendu aux lèvres des décisions d’un maire qui, heureusement, adore le cinéma. Il préférerait continuer à accumuler les projections plutôt que se trouver obligé de prendre des « décisions restrictives ». Et continuer à rêver. Comme Sophie Marceau qui confiait au journal belge Le soir : « Qu’on me dise de me déguiser en fée Clochette ou de mettre une robe du soir. J’aime sortir de la réalité... Le prévisible m’ennuie. » Ni cette année ni ce Festival ne l’auront déçue.

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