Chronique

Le savon québécois à la rescousse

On dirait que dans le monde, actuellement, il y a deux sortes d’entreprises.

Celles qui sont fermées, et celles qui n’arrivent pas à répondre à la demande pour leurs produits et services – livraison, aliments, vin… –, demande totalement modifiée par la crise de la COVID-19.

Les fabricants de savons et de gels désinfectants, vous l’aurez deviné, font partie de la seconde catégorie.

« La demande est 10 fois plus élevée que la normale », résume Jean-François Bernier, président et fondateur de la marque québécoise Attitude, qui fabrique notamment un désinfectant de surface, mais aussi du savon pour les mains.

« Sauf que ça ne va pas rondement. »

Les ingrédients ne sont pas aussi faciles à trouver qu’avant, certains ont vu leurs prix augmenter de façon draconienne. 

« Les ventes en ligne ont explosé. Au niveau opérationnel, c’est un cauchemar. »

— Jean-François Bernier, président et fondateur de la marque québécoise Attitude

Évidemment, reconnaît-il, c’est mieux que d’être fermé et de faire des milliers de mises à pied.

Anie Rouleau, fondatrice de The Unscented Company, autre entreprise de produits nettoyants québécoise, a vu elle aussi ses ventes augmenter de façon marquée sur le web : 75 % de plus, dit-elle, cette semaine. Les Québécois veulent du savon. Et, oui, ils achètent local.

Mais les défis opérationnels sont immenses. Parce que certains employés ne veulent pas aller au bureau et que la logistique de toutes les opérations a dû être adaptée à la situation sanitaire. Parce que les livreurs sont surchargés. Parce qu’il commence à être difficile de trouver des bouteilles, des pompes, des bouchons.

Heureusement, dit Anie Rouleau, 95 % des fournitures sont achetées au Québec. « Aujourd’hui, ça prend tout son sens. » Donc il n’y a pas de panique due à la difficulté de trouver des composantes normalement venues d’Europe, d’Asie ou d’ailleurs. « Mais on jongle avec tout ça, tous les jours. »

La situation, dit-elle, change constamment.

D’ailleurs, l’entreprise s’est tout récemment associée à un partenaire, la distillerie Cirka, montréalaise elle aussi, et normalement spécialisée dans le gin, pour fabriquer et mettre en marché en un temps record un tout nouveau produit : un gel désinfectant qui arrivera sur les tablettes peut-être dès la semaine prochaine.

La demande est très élevée.

Et le permis n’a pas été difficile à obtenir en accéléré.

Du côté de la marque Druide, le scénario est semblable.

« La demande est en explosion, on travaille 24 heures sur 24 », explique Eric Arminjon, vice-président aux ventes et au marketing.

L’entreprise québécoise, qui produit des savons, shampooings et autres produits d’hygiène corporelle naturels, certifiés bio, vient en effet de mettre en marché un nouveau gel désinfectant, Alaska. Et actuellement, toutes les lignes de production s’y consacrent à temps plein, affirme Manon Pilon, présidente et propriétaire de l’entreprise. La production de savons a été mise en pause et c’était facilement faisable puisque les stocks sont encore assez élevés, notamment parce qu’une nouvelle gamme de produits devait être déployée au printemps.

Mais c’est quand même la frénésie dans l’usine. La difficulté ?

« Pour certains ingrédients, c’est rendu presque comme de la drogue sur le marché ! », dit Mme Pilon.

Elle parle notamment du « carbopol », un polymère synthétique qui permet d’émulsionner l’alcool pour en faire du gel. « C’est très difficile à trouver, tout le monde se bat pour en avoir. Parfois, quand la commande arrive, il y en a juste la moitié… »

En gros, dit-elle, « c’est l’enfer ».

Mais les ventes cartonnent. « Et on reste heureux de pouvoir servir le public et être utiles. »

Chez Oneka, une autre marque québécoise de savons, on travaille aussi à la conception d’un gel désinfectant. L’entreprise, qui travaille avec des extraits de plantes de son jardin en Montérégie, avait déjà un permis pour fabriquer de l’alcool. Normalement, le nouveau produit devrait être prêt dans deux semaines.

Pour les savons, en revanche, la demande est soutenue, dans les grandes surfaces. La difficulté : tout ce qui était vendu dans les spas et hôtels est maintenant en pause. Cela dit, « c’est clair que les commandes en ligne ont doublé », dit Philippe Choinière, cofondateur. Donc, baisse d’un côté, augmentation de l’autre. Pour le moment, dit l’homme d’affaires, l’entreprise fournit à la demande et n’a heureusement pas eu à faire de mises à pied, à part une personne qui travaillait à la boutique de la marque, à Frelighsburg, qui a dû fermer.

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Le problème à travers tout ça, c’est que pour aucune de ces entreprises il n’y a de garantie de rentabilité face à cette affluence de demande.

Si les ingrédients coûtent trois fois plus cher, si des changements dans la ligne de production sont mis en place en catastrophe, donc sans que leur optimalité soit testée, sans que ça soit « fluide », pour reprendre les termes de Jean-François Bernier, d’Attitude, si les prix ne peuvent pas être augmentés pour refléter les coûts des intrants, etc., on n’est pas exactement dans un scénario idyllique de boom. « On est en affaires, on ne fait pas de mises à pied, mais on jongle avec un casse-tête logistique », poursuit M. Bernier. « Et c’est sûr que la rentabilité en souffre. » Druide, The Unscented Company et Oneka non plus n’ont pas augmenté leurs prix.

On entend dans le domaine du savon la même chose qu’en restauration : « On travaille à subvenir aux besoins du public et à rester ouvert. »

Pour ce qui est du bilan comptable, il sera fait plus tard. Bien plus tard.

« Mars sera un mois record », dit Anie Rouleau, de The Unscented Company. « Mais c’est juste un mois. Comment sera avril ? On ne le sait juste pas. »

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