Politique américaine

Kamala Harris attend son heure

Dans le futur duo présidentiel, c’est elle la star. Du jamais-vu ! Kamala Harris, 56 ans, prendra ses fonctions le 20 janvier avec Joe Biden. Contrairement à ses prédécesseurs, elle ne se contentera pas d’un rôle dans l’ombre. Forbes lui attribue déjà la troisième place des femmes les plus puissantes du monde, derrière Angela Merkel et Christine Lagarde. En devenant la première vice-présidente des États-Unis, l’Américaine aux origines indienne et jamaïcaine est déjà entrée dans l’Histoire.

« Si fier de toi », a-t-il écrit en publiant la photo de Kamala Harris sur son compte Instagram, presque entièrement dédié à son épouse. Le 20 janvier, Doug Emhoff va devenir le premier « Second Gentleman » de l’histoire. Oubliée la brillante carrière d’associé chez DLA Piper, un des plus grands cabinets d’avocats au monde. Il avait déjà choisi de mettre sa profession entre parenthèses pour faire la campagne de Kamala Harris. Ce samedi 7 novembre, il devient son hagiographe.

Il est 18 h et ils sont en train de terminer leur footing quand elle attrape son portable pour appeler Joe Biden. On vient de la prévenir qu’après quatre jours de suspense intense ils ont été déclarés vainqueurs. « We did it, Joe ! » (« Nous l’avons fait ! »), lui lance-t-elle, au bord des larmes. Elle éclate alors de ce rire généreux et spontané devenu sa marque de fabrique. La scène, filmée par Doug, sera vue des millions de fois sur les réseaux sociaux.

Le deuxième coup de fil de Kamala sera pour les enfants de Doug. Cole, prénommé en hommage au jazzman John Coltrane, et Ella, pour Ella Fitzgerald. « Quand j’ai rencontré Doug, a confié Kamala, j’ai rencontré un père divorcé avec deux enfants. Je n’ai jamais souhaité m’immiscer dans leur vie comme quelqu’un de passage. Il n’y a rien de pire que de décevoir un enfant. » Ce jour-là, Cole et Ella n’ont pas été déçus. Et même... ils ne peuvent pas être plus fiers. Leur belle-maman a brisé le plafond de verre de la vice-présidence des États-Unis pour se retrouver à un battement de cœur de la Maison-Blanche.

Doug a rencontré Kamala en 2013. Moins d’un an après, alors qu’elle l’interrogeait sur le menu du soir – « Poulet ou crevettes pour le pad thaï ? » –, il a mis un genou à terre et l’a demandée en mariage. En janvier, quand elle commencera sa vice-présidence, il rejoindra sa chaire d’enseignant à l’université de Georgetown, à Washington, pour rester près d’elle, adoptant ainsi le même métier que Jill, la femme de Joe Biden.

Des parallèles avec Obama

Lorsqu’on regarde le parcours de Kamala Harris, comment ne pas penser à celui de Barack Obama ? Issus de parents aux origines lointaines, ils viennent du même univers, celui du droit, avec un goût particulier pour la justice sociale et la défense des droits civiques. San Francisco pour elle, Chicago pour lui.

Leur amitié remonte à 2004, lorsque Obama est élu sénateur de l’Illinois. Quatre ans plus tard, Kamala Harris est la première fonctionnaire de Californie à soutenir sa candidature à la présidence. À l’époque, et compte tenu de l’emprise tyrannique que Hillary Clinton exerce sur le Parti démocrate, cela équivaut à un suicide politique. Hillary ne lui en voudra pas puisque, en 2015, elle prendra sa sœur Maya comme conseillère politique ; mais, aujourd’hui encore, certains donateurs du parti ne lui adressent toujours pas la parole...

Obama président, Harris hésite à rejoindre son équipe. Elle préfère finalement s’occuper des affaires criminelles de la Californie, où elle se fait élire procureure générale. Elle ne veut surtout pas être qualifiée de « version féminine d’Obama »... S’il n’a pas échappé au premier président noir américain qu’elle était digne d’écrire la suite de son aventure, celui-ci a surtout, en un premier temps, observé qu’elle était « la procureure la mieux foutue du pays ». Indélicatesse machiste dont il s’excusa.

Obama, dont l’attitude « cool » irradie les pages de son autobiographie, se retrouvait soudain rattrapé et même dépassé par son époque. On ne réduit plus les femmes à leur physique, aurait-il dû savoir. Il l’a appris. Après la victoire du ticket Biden-Harris, il a déclaré : « Maintenant, Joe a trouvé la partenaire idéale pour l’aider à se mesurer aux défis bien réels auxquels est confrontée l’Amérique en ce moment, et auxquels elle sera confrontée dans les années à venir. »

Entre Joe Biden et Kamala Harris, les choses n’ont pas toujours été simples. Ce fut d’abord le choc de deux ambitions. Nous sommes le 27 juin 2019, et le débat de la primaire démocrate prend une tournure très personnelle. Les deux candidats s’affrontent au sujet de la fin de la ségrégation raciale à l’école. Quelques jours auparavant, Joe Biden a expliqué avoir travaillé avec des sénateurs partisans de la ségrégation. Il veut ainsi démontrer sa largesse d’esprit. « Il y avait une petite fille, en Californie, qui faisait partie de la deuxième classe à intégrer l’école publique et qui, chaque jour, a pris le bus pour aller à l’école ; cette petite fille, c’était moi », lui réplique-t-elle froidement, évoquant l’opposition de Biden à la déségrégation des bus scolaires. En révélant ce passé qui ne passe pas, elle émeut l’Amérique et décolle dans les sondages.

Les stratèges politiques s’interrogent : tiendraient-ils enfin la candidate capable de battre Donald Trump ? On s’intéresse à ses origines. Son père, Donald Harris, est jamaïcain. Ce qu’elle a su mettre en avant pour justifier sa volonté de dépénaliser le cannabis (elle aura, auparavant, tout de même fait incarcérer 2000 personnes pour possession de marijuana). Même s’il lui a fait remarquer qu’elle se prenait à son tour les pieds dans le tapis des stéréotypes, et s’il lui a suggéré d’éviter de voir en ses compatriotes « un ramassis de fumeurs de joints ». Ce professeur d’économie à Stanford reste un personnage important de la vie de sa fille, celui qui observe avec une vigilance parfois critique son parcours vertigineux.

Sa mère, Shyamala Gopalan, aujourd’hui disparue, était une scientifique à la pointe du combat contre le cancer du sein. Née en Inde, elle lui répétait : « Une culture qui vénère des déesses produit des femmes fortes », statut que revendique à présent Kamala Harris. « Mon nom signifie lotus, explique-t-elle. Une fleur qui s’épanouit sur l’eau, mais enfonce fermement ses racines au fond. »

Si elle ne vient pas d’un milieu défavorisé, il est vrai qu’elle a pris ce bus du matin à une époque où, malgré la directive des droits civiques validée par la Cour suprême, beaucoup d’États américains rechignaient à intégrer les élèves de couleur dans leurs écoles. « Kamala et moi étions ensemble de la maternelle jusqu’au CP, raconte Aaron Perkins, aujourd’hui conseiller municipal à San Francisco. Quand Biden l’a choisie pour être sa vice-présidente, ma mère a retrouvé une photo de classe. Je la lui ai envoyée sur son portable. Elle m’a répondu aussitôt : “Oui, c’est là que tout a commencé.” »

« Kamala n’est pas le messie ! »

Et pourtant, les « wokes », les éveillés qui scrutent les injustices faites aux Noirs, restent méfiants, comme échaudés par l’expérience d’un Obama qui n’a pas rempli toutes ses promesses. « Kamala n’est pas le messie ! » répète l’avocate Pamela Price. Cette ancienne délinquante qui, après la prison, s’est hissée jusqu’à l’université de Yale et, depuis, lutte pour les droits des femmes et des minorités ne voit pas dans la victoire de Kamala Harris celle de tous les Noirs.

Jeune procureure, Kamala Harris a pourtant fait changer la loi sur la prostitution des mineures, non plus considérées comme des criminelles mais comme des victimes. Elle a aussi refusé de requérir la peine de mort contre l’assassin noir d’un policier et mis en place le logiciel Open Justice, qui dénombre les morts et les blessés lors des arrestations et des gardes à vue, mettant ainsi en évidence les brutalités de la police... Elle insiste cependant : « Kamala n’a pas été à la hauteur. Quand il s’est agi d’aider les femmes à accéder à des postes à responsabilité, elle a toujours préféré des Blanches. » Kamala Harris aurait-elle sacrifié la cause à ses ambitions politiques ?

Toute petite, la future vice-présidente voulait changer la société. Et, pour cela, mieux vaut la diriger. Pour faire carrière, elle a joué tour à tour de ses origines et de ses connexions dans la meilleure société de San Francisco. Comment le lui reprocher ?

Elle s’est appuyée en particulier sur son amie Vanessa Getty, épouse du petit-fils du milliardaire du pétrole ; elle a assisté à leur mariage en 2018. Elle est aussi proche de Summer Tompkins Walker, la fille du fondateur des marques de sport Esprit et The North Face.

Pamela Price n’est pas la seule à ressasser ses rancœurs contre ceux de la communauté qui « pactisent ». Pourtant, à la fin de notre entretien, lorsque je lui rappelle le CV de l’accusée – première Noire procureure de district puis procureure générale, deuxième Noire sénatrice, première Noire et Asiatique vice-présidente –, une étincelle de fierté jaillit dans ses yeux. « J’avoue que le symbole est très fort », dit-elle. Difficile de nier qu’il pourrait même faire le plus grand bien à la cause des femmes et des minorités...

Kamala Harris est bien consciente, pourtant, de ses ambiguïtés passées. Femme, métisse, mais... procureure intraitable qui fit exploser les condamnations pour des délits mineurs. Elle a, par exemple, instauré des peines de prison pour les parents d’enfants absentéistes. Elle a aussi laissé croupir des accusés dans le couloir de la mort, en refusant de leur faire passer le test ADN qui les aurait peut-être disculpés. Elle sait que sa fonction l’a placée davantage du côté de la police que de ceux qu’elle était censée représenter. Cette même police a soutenu presque tous ses mandats. Ce qui, sans doute, explique pourquoi, à la suite de la mort de George Floyd, au printemps 2020, elle s’est ralliée tardivement à la contestation contre les bavures policières.

Un gros travail en vue

Mais elle qui a tant voulu « réformer le système de l’intérieur », y est-elle vraiment parvenue ? Difficile à dire ce 2 décembre, alors que je marche dans le centre-ville de San Francisco. Des sans-abri sont allongés sur le trottoir ou végètent à demi-morts dans des fauteuils roulants, déambulant, pris de spasmes, accros à la méthamphétamine. Tant de vies broyées, d’une violence inversement proportionnelle au pacifisme des slogans laissés sur les murs par des manifestants écœurés par la mort de George Floyd : « Quand la puissance de l’amour triomphera de l’amour de la puissance, alors le monde connaîtra la paix », lit-on sur la façade d’une église encore barricadée derrière des planches en bois pour éviter les pillages.

Sur le trottoir, trois SDF partagent une pipe de crack. Connues pour la douceur de leur climat et leur esprit d’ouverture, les villes de l’Ouest sont réputées accueillantes aux sans-abri. Jamais je n’en avais compté autant. À certains endroits, ce sont de véritables villes de tentes qui ont vu le jour. Bientôt, Biden et Harris auront à affronter cette crise sociale venue s’ajouter à la crise sanitaire. Sans parler de la tâche immense de rassembler un pays divisé comme jamais.

J’arrive devant Don Ramos, un restaurant mexicain de la 11Rue, situé à côté d’une caserne de pompiers. « Kamala a passé des heures dans cet endroit », m’explique Debbie Mesloh en m’accueillant. Debbie fut le bras droit de Kamala au temps où elle était procureure générale, de 2011 à 2017. Elle est accompagnée par Rebecca Prozan, autre fidèle de la première heure, qui dirigeait sa première campagne.

« Chez nous, me dit-elle, à la différence de la France, on élit les procureurs et ils doivent mener campagne. Donc, trouver de l’argent. En 2003, quand Kamala est venue pour faire sa première levée de fonds dans le but de se présenter à l’élection du procureur du district, elle était inconnue ou presque à San Francisco. Ses partisans invitaient ici des élus, des voisins, des amis. Tout le monde venait l’écouter. Le bouche-à-oreille a fonctionné de façon inespérée. Pour sa première campagne, elle a récolté 1,5 million de dollars, un record... Chaque fois, ses adversaires ne l’ont pas vue venir. Ils admiraient son allure, mais négligeaient le fait qu’elle est aussi une brute de travail, capable de faire campagne nuit et jour, jusqu’à la dernière minute du vote. »

Rebecca Prozan confirme : « Elle a eu une liaison avec le maire de San Francisco, Willie Brown. Ils venaient de rompre quand elle a voulu devenir procureure du district. Ses adversaires la voyaient encore comme son ex. Elle leur a prouvé qu’elle était bien davantage. »

Une dure campagne

Kamala Harris aura réussi au-delà de ses espérances, jusqu’à associer son nom au ticket gagnant de la présidence 2020. La victoire, pourtant, était loin d’être assurée, tant l’attelage qu’elle forme avec Joe Biden paraissait chancelant. Tout au long de la campagne, Donald Trump n’aura cessé de qualifier son adversaire de « sénile ». « Sleepy Joe » (« Joe l’endormi ») lui paraissait une proie facile.

Et Kamala Harris, à ses côtés, ne semblait pas de taille à le protéger. Elle ne lui a déclaré son soutien qu’au mois de mars, quand il n’a plus fait de doute que Biden serait le candidat des démocrates. Lui-même ne l’a désignée comme sa vice-présidente que le 11 août, au bout de longues tractations. En effet, si le choix d’une femme comme colistière était acquis, les stratèges hésitaient entre une Noire, susceptible de mobiliser en sa faveur la communauté afro-américaine traumatisée par les violences policières, et une Hispanique, capable de séduire l’électorat latino généralement acquis aux républicains. Avec ses origines métisses, Kamala répondait à l’impératif de diversité mais faisait figure d’outsider.

Elle disposait cependant d’un atout personnel. Biden et elle se connaissent et s’apprécient depuis fort longtemps. Le fils du président élu, Beau, décédé en 2015, a même travaillé avec elle lorsqu’il était procureur du Delaware. « Joe Biden peut unifier le peuple américain parce qu’il a passé sa vie à se battre pour nous, déclarait-t-elle le jour de sa nomination en tant que colistière. S’il devient président, il bâtira une Amérique conforme à nos idéaux. Je suis heureuse de rejoindre les rangs de son équipe en tant que potentielle vice-présidente issue de notre parti, et de faire ce qu’il faut pour qu’il devienne notre commandant en chef. »

Au fil des semaines, tandis que Donald Trump et Mike Pence s’enfonçaient dans une gestion calamiteuse de la crise du Covid, le duo a révélé son efficacité, rendant à l’Amérique son sourire derrière le masque. Arc-boutée sur des résultats économiques désormais dépassés, l’équipe sortante n’a pas vu que nombre d’Américains en avaient assez d’être représentés par un homme au comportement erratique et aux propos injurieux, un dinosaure pour la génération des « millennials » qui réclame bienveillance et réconciliation. En ce sens, en choisissant Kamala Harris, Joe Biden aura sans doute contribué à forger sa victoire.

À San Francisco, les partisans de la nouvelle star de l’exécutif, qui a tout désormais pour être la femme la plus importante du monde, souhaitent qu’elle investisse son rôle au plus vite. « Kamala Harris ne sera pas une vice-présidente ordinaire, simplement là pour assurer l’intérim au cas où il arriverait malheur au président, avertit Debbie Mesloh. D’abord, parce que ce n’est pas son style. Ensuite, parce que dans une Amérique fracturée et diverse comme la nôtre, il nous faut à la fois l’expérience de Joe Biden et la jeunesse de Kamala Harris. N’oublions pas que Trump a obtenu davantage de votes qu’il y a quatre ans. Notre victoire est loin d’être un raz de marée. La tâche sera rude pour panser les blessures. »

Rebecca Prozan croit, elle aussi, que Kamala Harris jouera un rôle important. « Joe Biden a commencé à redistribuer les cartes, en nommant par exemple une équipe de communication féminine à la Maison-Blanche. Kamala est tout le temps sur la scène avec lui. Il a besoin d’elle. »

Surtout, il s’est bien gardé de nommer dans son gouvernement qui que ce soit qui puisse lui faire de l’ombre. Et, au sein du Parti démocrate, ce ne sont pas des figures populaires comme Bernie Sanders, Alexandria Ocasio-Cortez ou Elizabeth Warren qui pourraient l’inquiéter, tant elles se revendiquent d’une gauche progressiste trop éloignée des convictions de l’Américain moyen. Sans vraiment annoncer qu’il ne ferait qu’un seul mandat, Joe Biden a indiqué au cours de sa campagne qu’il se voyait comme « un candidat de transition », « un pont vers une nouvelle génération de démocrates ». En 2024, il aura 82 ans. Kamala Harris a donc toutes les chances d’être la candidate naturelle des démocrates dans quatre ans.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.