Carte blanche à Stéphane Dompierre

Adieu, patience !

Avec leur plume unique et leur sensibilité propre, des artistes nous présentent, à tour de rôle, leur vision du monde qui nous entoure. Cette semaine, nous donnons carte blanche à Stéphane Dompierre.

Quand j’étais ado, The Police était mon groupe fétiche. Je partais de Laval en autobus pour me rendre dans une boutique de disques rares, au centre-ville de Montréal, rue Sainte-Catherine. Je demandais à voir les 45 tours du groupe, cachés sous le comptoir, qui avaient parfois une chanson inédite sur la face B. Quand je trouvais un disque qui me faisait envie, je l’achetais et, s’il était trop cher, j’y retournais, cette fois avec plus d’argent.

Jeune adulte, le processus s’est simplifié : je pouvais télécharger des chansons dans mon gros ordinateur beige avec mon modem 56k. Il fallait être patient, mais c’était déjà plus rapide que d’aller en magasin. Et puis, patient, je l’étais : je viens du monde lointain des téléphones à roulette où signaler un numéro prenait trois minutes et où on devait aller faire développer ses films en magasin pour avoir des photos.

Je viens d’un temps où tout prenait du temps. Et je me demande si la patience, développée par la force des choses, ne serait pas devenue obsolète.

Quand tout va vite, être patient n’est plus une vertu. C’est juste inutile. Presque un défaut.

Quand quelqu’un m’envoie un courriel qui ne semble pas exiger une réponse immédiate, je finis tout de même par mettre de côté des tâches plus urgentes pour y répondre. Je tiens pour acquis que je dois être en train de faire perdre du temps à quelqu’un. Ce n’est même pas mon impatience qui alimente mon stress, c’est celle, hypothétique, que je prête aux autres. Après tout, ce sont ces gens qui, si je ne réponds pas à leur texto dans les vingt secondes, appellent la police pour signaler ma disparition. Cela dit, j’arrive parfois à décrocher, à faire abstraction de ces urgences qui ne sont peut-être que dans ma tête. Dans ces moments, je me dis : « Mais pourquoi ai-je encore les dents serrées et les yeux exorbités ? Qu’est-ce qui me stresse comme ça ? »

J’ai trouvé la réponse, une nuit que je ne dormais pas : même la technologie n’a plus de patience.

Ma boîte de courriels est à boutte. Mes communications ne vont pas assez vite à son goût. Quand quelqu’un ne me répond pas, elle m’envoie un rappel : « Envoyé il y a trois jours. Relancer ? » Les gens pas assez réactifs l’écœurent. Elle va peut-être même bientôt les relancer à ma place. « On n’avait pas de nouvelles de cette personne, mais ne t’en fais pas, j’ai trouvé son numéro dans tes contacts et je l’ai textée toute la nuit, on a notre réponse. »

Les électroménagers se sont aussi mis de la partie. Quand mon réfrigérateur considère que ses portes sont ouvertes depuis trop longtemps, il émet une sonnerie d’alerte.

— Qu’est-ce que tu niaises ! Ferme mes portes !

— Relaxe, je range l’épicerie !

— C’est pas le temps de relaxer, je perds des degrés, dépêche-toi, la sauce sriracha expirée oubliée dans le petit coin trop froid au fond du frigo va finir par dégeler !

Quand mon ancienne sécheuse avait terminé son cycle et s’arrêtait, tant que je ne sortais pas les vêtements, elle repartait pour trois tours toutes les cinq minutes et sonnait. Trois tours, sonnerie. Trois tours, sonnerie. Tu te dis qu’au bout d’une heure, elle va se tanner, mais non, elle ne se tanne pas. C’est une machine. Elle est impatiente mais entêtée.

— DING DING DING ! Viens plier ton linge, maudit paresseux !

— Laisse-moi le temps, je range l’épicerie !

J’ai un nouvel ensemble laveuse-sécheuse depuis peu. Quand ces appareils ont terminé de faire leur petite affaire, ils s’arrêtent. Et se taisent. C’est merveilleux, mais ça m’a semblé étrange. Très peu dans l’air du temps. Ils sont donc ben relax, coudonc ?

J’ai vite découvert qu’ils sont WiFi et que je peux télécharger un logiciel sur mon téléphone qui va m’alerter lorsque ma brassée est finie ou que mes vêtements sont secs. Il me semblait bien que ce silence était louche. Le pire, c’est que malgré que je sois très content qu’ils se ferment la yeule quand ils ont terminé leur tâche, j’ai tout de même tenté de relier les deux appareils à mon téléphone. Oui, si ces deux-là ne m’envoient pas d’alertes, c’est uniquement parce que je n’ai pas réussi à les jumeler à mon cell. Par manque de patience. Les appareils ménagers m’engueulent et me mettent de la pression, mais j’en redemande.

Je me suis très bien adapté à mon époque : je suis impatient et stressé pour rien, et je me laisse donner des ordres par des appareils électroménagers.

Je n’ai plus rien de cet ado capable de perdre une demi-journée pour aller s’acheter un 45 tours, et je le dis sans nostalgie. Comme bien des gens, je suis abonné à un site de musique à la demande. Et si la chanson que je veux entendre ne démarre pas en un clic, parce que le WiFi est trop lent, je pogne les nerfs.

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