La peintre Rita Letendre n’est plus

La grande peintre québécoise Rita Letendre s’est éteinte samedi dernier à Toronto, à l’âge de 93 ans, après une longue maladie. Artiste déterminée, dynamique, elle avait trouvé sa voie et une signature emblématique. « Elle était une des étoiles filantes de son temps », dit son galeriste Simon Blais.

« C’était attendu, mais c’est tout de même un choc, dit Simon Blais. Nous l’aimions tellement, cette femme lumineuse… Elle avait du chien ! »

Ces dernières années, la santé de Rita Letendre s’était dégradée. Elle était très affaiblie et ne se déplaçait qu’en fauteuil roulant. « Depuis deux mois et demi, elle était à l’hôpital après avoir fait une pneumonie, dit son galeriste. Elle avait beaucoup perdu alors c’est plutôt un soulagement, car ce n’était plus la personne qu’on aimait voir. Elle a été tellement énergique. Elle faisait du jogging. Elle a toujours été en forme. C’était une bonne amie. Nous l’admirions beaucoup. »

Née en 1928 à Drummondville d’un père québécois et d’une mère d’ascendance abénaquise, Rita Letendre avait fait ses études à l’École des beaux-arts de Montréal à la fin des années 1940. « C’est sous la tutelle de Paul-Émile Borduas et auprès du groupe des Automatistes qu’elle prendra son essor au début des années 1950 », dit son galeriste.

Rita Letendre était une grande amoureuse de la peinture. Jusqu’à ce qu’elle perde en grande partie la vue à cause d’une dégénérescence maculaire, elle peignait tous les jours dans son atelier de Toronto.

Ses œuvres flamboyantes, fortes et personnelles, étaient fascinantes de lumière et d’énergie. Il y avait du bonheur dans ses peintures. Celui notamment de la pensée. Car elle ne s’est jamais arrêtée de réfléchir et de faire évoluer son art, avec ses questionnements sur notre finitude, sur le mystère de l’homme au cœur de l’infini.

« J’essaie de fracturer un moment dans mes tableaux, de saisir un éclair de luminosité, mais en laissant l’ouverture sur l’infini, comme s’il ne restait plus rien du tableau à la fin… », disait-elle en 1969 à la journaliste Claude-Lise Gagnon dans Vie des arts. « Tenez ! C’est comme si je peignais une comète qui descendait du cosmos, qui frappait mes yeux, une seconde, le temps d’une incandescence, d’une fluorescence, puis continuait sa route dans les galaxies. »

Devant ses toiles, on était subjugué. Nous l’écrivions encore la semaine dernière alors que BYDealers venait de mettre à l’encan quatre de ses œuvres : deux des années 1960, et deux de ses fameux faisceaux des années 1970, Malapèque et Dorit. « C’est une des vedettes de la vente », nous avait dit Marc-Antoine Longpré, PDG de BYDealers.

Rita Letendre laissera une marque indélébile dans l’histoire de l’art québécois et canadien. Comme Marcelle Ferron et Françoise Sullivan, selon Simon Blais. « Une de ces femmes qui auront réussi à s’imposer à une époque où il n’y en avait que pour les hommes, dit-il. Elle avait un caractère déterminé. Elle était issue d’un milieu très pauvre, mais elle a fait sa place en tant qu’artiste. Quand on lui demandait si ça avait été difficile de mener une carrière en tant que femme, elle répondait toujours qu’elle était avant tout une artiste, et surtout Rita Letendre ! »

Dans les années 1960, elle crée de belles compositions avec des amas de peinture, des traces en oblique et des empâtements spectaculaires. « C’était tout à fait unique au Québec, dit Simon Blais. Sa peinture est ensuite devenue plus minimaliste avant de se transformer avec ses faisceaux, peints à l’huile puis à l’aérosol. » C’est à cette époque que les musées et les collectionneurs ont commencé à la considérer, ce qui s’est poursuivi dans les années subséquentes, la peintre exposant notamment au Palm Springs Art Museum en 1973.

Après avoir épousé le sculpteur israélien Kosso Elloul (1920-1995), elle formera avec lui un couple très en vue à Toronto. C’est à ce moment qu’elle réalise dans la Ville Reine plusieurs œuvres murales sur les façades des bâtiments. En 1978, elle crée la fameuse œuvre Joy, sur le plafond de la station de métro Glencairn. Une œuvre sur verre de 55 m de long peinte à l’aérosol.

Pour Anne Grace, conservatrice de l’art moderne au Musée des beaux-arts de Montréal (MBAM), Rita Letendre était une artiste, une personne extraordinaire. « Je l’ai rencontrée pour la première fois à Toronto, il y a plusieurs années, dit-elle. Venant d’une famille très modeste, elle m’a raconté la joie ressentie, enfant, lorsqu’on lui a donné pour la première fois une grande feuille de papier vierge sur laquelle elle pouvait dessiner. Ses œuvres lumineuses incarnent cette sensation d’émerveillement tout comme son dynamisme. Au cours de sa carrière, elle s’est lancée sans hésitation dans d’ambitieux projets d’art public. Considérée mondialement comme l’une des plus importantes graveuses de sa génération, elle nous lègue un vaste héritage de peintures, réalisées depuis l’époque où elle fréquentait les Automatistes jusqu’à ces dernières années. »

Le MBAM possède 13 tableaux de Rita Letendre. Il lui a consacré deux expositions, une en 1961 et Vibrations colorées, en 1977, en pleine période de ses faisceaux.

À Ottawa, le Musée des beaux-arts du Canada (MBAC) a tenu également à lui rendre hommage. « Rita Letendre avait une capacité unique à rendre l’énergie de la lumière, créant des points focaux des forces qui nous entourent, exploités dans des peintures à échelle humaine ou monumentale, dit Greg A. Hill, conservateur principal de l’art autochtone au MBAC. C’est une perte immense pour les arts visuels au Canada. Sa lumière est maintenant devenue cette énergie cosmique qu’elle a passé sa vie à peindre. »

Le Musée d’art de Joliette (MAJ) a beaucoup collectionné Rita Letendre, dont il possède 23 œuvres. « Nous préparons une exposition à son sujet pour l’automne 2022 », dit Julie Armstrong-Boileau, responsable des communications et du marketing du MAJ.

« C’est avec une immense tristesse que nous avons appris aujourd’hui le décès de cette artiste grandiose qu’était Rita Letendre, nous a écrit Jean-Luc Murray, directeur général du Musée national des beaux-arts du Québec. La force esthétique de son œuvre, le caractère novateur de ses réalisations, le développement continu de sa carrière, ainsi que son apport exceptionnel à l’émancipation des pratiques féminines en art visuel en font une personnalité incontournable de notre histoire de l’art. L’octroi du prix du Gouverneur général du Canada, en 2010, et du prix Paul-Émile Borduas, en 2016 – les plus prestigieuses récompenses dans le domaine des arts visuels au pays –, témoigne de manière éloquente de sa contribution inestimable à l’histoire de la peinture. »

Jacques Letendre, fils unique de Rita Letendre, a peu vécu avec elle – ayant été élevé par ses grands-parents –, mais il est un de ses plus grands fans. « Quand je vois l’exposition Inventer la liberté, avec six femmes peintres, dont ma mère, à Baie-Saint-Paul, je trouve que les tableaux les plus intéressants sont ceux de Rita, car elle a fait évoluer sa peinture durant toute sa carrière, dit-il. Mais j’ai un peu d’amertume quant à sa reconnaissance au Québec. Je ne pense pas qu’on l’a appréciée à sa juste valeur. »

Rita Letendre sera enterrée auprès de son conjoint à Toronto, en toute intimité, vendredi. Le Musée des beaux-arts de l’Ontario, qui lui a organisé une rétrospective en 2017, lui rendra hommage au printemps prochain, selon Jacques Letendre. Et la galerie Simon Blais, entre autres, continuera d’honorer son génie.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.