Analyse

Un résultat prévisible

Il y a des soirs où le livre des excuses est à jeter aux poubelles, au recyclage ou dans le bac à compost avec les vieilles tiges de brocoli et les coquilles d’œuf. Et il y a des soirs où, franchement, une équipe s’en servirait qu’on ne la blâmerait pas.

Personne n’a sorti l’excuse, mais peut-on suggérer que le Canadien, tel qu’on le connaît depuis plusieurs semaines, confronté à la meilleure équipe de sa division, n’avait que des chances bien hypothétiques, sans le tiers de ses attaquants habituels ?

Dans de telles circonstances, cette défaite de 4-1 contre les Maple Leafs de Toronto n’avait rien de bien surprenant.

Pour contenir les dangereux Torontois, le Tricolore était en effet privé de Brendan Gallagher, Tomas Tatar, Jonathan Drouin et Paul Byron. Quatre attaquants qui font partie du top 12 de l’équipe depuis le début de la saison. Leur absence a donné lieu à une formation pas exactement optimale à l’avant. Parmi les incongruités :

– Les quatre trios assemblés étaient inédits. Joel Armia, Jesperi Kotkaniemi et Corey Perry étaient ceux qui avaient le plus d’expérience ensemble cette saison avant ce match ; ils avaient passé 4 min 51 s en tant que trio cette saison, selon Natural Stat Trick.

– Cole Caufield, certes bourré de talent, disputait son deuxième match dans la Ligue nationale, au sein du trio le plus offensif de l’équipe. On l’a dit et redit dans ces pages, mais il est illusoire de penser que Caufield débarque en sauveur.

– Michael Frolik, beaucoup plus expérimenté, jouait son troisième match de la saison avec le CH, et son cinquième match – tout court – en 13 mois si on ajoute les deux qu’il a disputés avec le Rocket.

– Eric Staal, qui ne trouve toujours pas son erre d’aller, était justement flanqué de Frolik d’un côté. Bref, Jake Evans – qui a récemment séché pendant six matchs de suite dans les gradins – était l’attaquant le plus dangereux de cette unité.

– Avec autant d’attaquants absents, ce même Staal demeure employé en avantage numérique.

« C’est un défi, il nous manque des éléments importants, mais on a de très bons joueurs aussi qui montent de l’équipe de réserve ou de la Ligue américaine, a assuré Josh Anderson. On a un bon groupe de gars et, croyez-le ou non, je crois en cette équipe depuis le jour 1. »

Une équipe « à plat »

Le CH n’était pas condamné pour autant. Des surprises, ça arrive, dans la vie. Les Canucks ont battu les Maple Leafs deux fois de suite après leur longue pause attribuable à la COVID-19. Les Américains ont battu les Soviétiques à Lake Placid. Et qui avait vu venir la victoire des Backstreet Boys sur les Smashing Pumpkins au Combat des clips en 1995 ? Qui ? ?

Sauf que ça nous ramène au bon vieux talent brut. Le Tricolore ne possède pas les talents supérieurs qu’ont plusieurs de ses rivaux de division. Dans son point de presse, Josh Anderson a jugé que les Leafs étaient à plat (flat), et il n’a pas entièrement tort.

Ils n’ont pas nécessairement embourbé les Montréalais toute la soirée. Seulement, quand une équipe compte sur autant de talent, elle est efficace en avantage numérique. Tyler Toffoli l’a constaté 39 secondes après le début de sa pénalité, tout au début du match, quand il a vu William Nylander marquer. Et, toujours quand elle a autant de talent, une équipe peut « provoquer » ses propres coups de chance, comme l’a fait Auston Matthews. Peu de joueurs ont une telle coordination oculo-manuelle et un tel tir. Mettez les deux ensemble et vous obtenez le magnifique deuxième but des Leafs.

Au bout du compte, le Canadien se retrouve avec deux petites victoires en sept matchs face à Toronto cette saison. Rappelons que si le portrait demeure inchangé, ces deux équipes se rencontreront au premier tour des séries.

Il faudra voir à quoi ressembleront les forces en présence à la mi-mai. Mais même avec tous ses effectifs, le Tricolore aura le statut de négligé. Le retour de Gallagher fera une grande différence, mais ça n’enlèvera rien au talent qui se retrouve dans le camp adverse.

Prochain match : Jets de Winnipeg c. Canadien, vendredi à 19 h au Centre Bell

Ils ont dit

« On veut obtenir notre place en séries »

« On est en position d’entrer en séries éliminatoires, mais ce n’est pas facile. Il faut sortir fort et offrir un haut niveau de compétition au cours des huit derniers matchs. On veut obtenir notre place en séries. Il faut trouver le moyen de gagner. »

— Josh Anderson

« Je connais les statistiques sur le premier but du match, mais ça ne m’affecte pas. Quelqu’un doit bien marquer le premier but ! La question est de savoir comment on rebondit après, et on l’a bien fait après leur but en avantage numérique. »

— Nick Suzuki

« On se bat avec le calendrier comme tout le monde. On veut atteindre notre sommet [peak] au bon moment, amasser les gros points dans les matchs importants. »

— Nick Suzuki, à propos de la route de son équipe vers les séries éliminatoires

« Ce n’est pas que [les Maple Leafs] ont eu tant de chances, mais ils ont marqué sur leurs deux premières. On a essayé de trop forcer le jeu trop tôt, comme si on devait marquer deux buts dans les cinq dernières minutes de la première période. »

— Dominique Ducharme

« On n’a pas généré assez [de chances], et quand on en génère, il faut finir. On l’a vu avec la chance de Josh Anderson en première période, quand il manque le filet. Il n’a pas fait exprès, mais il faut profiter de ces chances. Surtout tôt dans le match, ça peut donner l’énergie à l’équipe. »

— Dominique Ducharme

Propos recueillis par Simon-Olivier Lorange et Guillaume Lefrançois, La Presse

Dans le détail

Galchenyuk au naturel

Quel fascinant voyage que celui d’Alex Galchenyuk dans la LNH ! Non seulement, à 27 ans, il en est déjà à sa septième organisation, mais il semble surtout obtenir une période de grâce partout où il passe. Toronto ne fait pas exception. Les Leafs l’ont acquis pour une bouchée de pain pendant l’hiver, et à ses premiers matchs, on se confondait en dithyrambes. Or, récemment, les médias de la Ville Reine ont déchanté. À l’approche des séries éliminatoires, « peut-on faire confiance à Alex Galchenyuk ? », s’est interrogé le site The Athletic – bien des partisans montréalais ont leur petite idée là-dessus. La remarque faisait surtout suite aux cinq derniers matchs de l’attaquant, qui se sont soldés par une maigre passe et un différentiel de - 8. En matinée, mercredi, l’entraîneur-chef des Leafs, Sheldon Keefe, a souligné que l’Américain avait su maintenir un « haut niveau » de jeu pendant un bon moment, mais qu’il était temps pour lui de « faire attention aux détails en défense ». Le soir venu, Galchenyuk a fait tout le contraire. Pourtant jumelé à John Tavares et à William Nylander, il n’a été sur la glace que pour deux tentatives de tir de son équipe à cinq contre cinq et s’est rendu personnellement coupable de deux revirements. Pendant ce temps, le Canadien, principalement par le truchement du trio de Nick Suzuki, décochait 17 tirs. Chassez le naturel…

La connexion est mauvaise

Il a abondamment été question, récemment, de la « connexion » à parfaire entre les défenseurs et les attaquants du Canadien en transition vers la zone adverse. Il faudra visiblement en parler encore. Par moments, mercredi, toutes les tentatives de passe des arrières du Tricolore depuis leur territoire devenaient soit un dégagement refusé, soit une offrande aux joueurs des Leafs. « C’est un des éléments » qui ont causé des soucis aux Montréalais, a reconnu le défenseur Joel Edmundson, « mais on n’a pas bien joué dans l’ensemble », a-t-il ajouté. Son entraîneur Dominique Ducharme a, de son côté, invoqué des erreurs d’exécution, de même qu’un support de rondelle déficient entre coéquipiers et un manque de mouvement. « Quand les pieds ne bougent pas et que tu restes planté, c’est rare que ça t’amène beaucoup de succès », a-t-il dit. « À ce niveau, ce n’est pas une question d’habileté, a nuancé Ducharme. Il s’agit d’être aiguisé mentalement. »

Clichés testés

Josh Anderson n’a pas eu besoin de faire un dessin pour illustrer son dégoût de perdre aussi souvent. On sent l’attaquant impatient, excédé. Au point que, faute de mieux, il a puisé dans deux clichés usés en affirmant que « l’avance de deux buts est la pire au hockey » et que « tout peut arriver si tu envoies des rondelles au filet ». Passons sur le premier, puisque son équipe n’a effacé aucun déficit de deux buts au cours des 13 derniers matchs. Le second, toutefois, est intrigant. Sur le fond, Anderson a raison : dans le doute, mieux vaut tirer. Mais encore faut-il y mettre un peu d’amour. Contre les Leafs, mercredi, le CH a envoyé 59 rondelles vers le filet, dont 32 sur la cible, contre un adversaire qui n’a dégainé que 45 fois. Mais combien de ces tirs étaient réellement menaçants ? Pas mal moins. Le site de statistiques avancées Natural Stat Trick n’a recensé que trois chances de marquer de qualité pour le Tricolore à cinq contre cinq. Rien pour faire passer une soirée d’enfer au gardien Jack Campbell. « Il faut trouver le moyen de lui rendre la vie plus difficile, a ajouté Anderson. De passer du temps dans son demi-cercle, d’embêter leur défense, d’être physiques. C’est de cette manière qu’on doit jouer. »

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