Grande entrevue Jean-Philippe Lemay, PDG de Fiera Capital

La gestion privée comme qualité additionnelle d’un portefeuille

Jean-Philippe Lemay est devenu la semaine dernière PDG de Fiera Capital, succédant ainsi au fondateur Jean-Guy Desjardins, président exécutif du conseil, qui lui a cédé les rênes de la firme de gestion indépendante qui chapeaute des actifs de plus de 180 milliards. Le nouveau PDG entend bien poursuivre la stratégie de croissance organique du groupe qui va s’appuyer principalement sur le développement des affaires aux États-Unis, au Canada et en Eurasie ainsi que sur la gestion privée qui assure, selon lui, une qualité additionnelle au portefeuille des investisseurs.

Depuis 2020, vous occupiez le poste de président mondial et chef de l’exploitation de Fiera Capital, mais vous n’êtes pas un nouveau venu. Comment vous êtes-vous associé à la firme ?

En janvier 2010, j’ai été embauché par Natcan, la firme de gestion de la Banque Nationale, pour mettre en place la stratégie de gestion pour les régimes de retraite. On partait de zéro. J’avais un background d’actuaire et une maîtrise en mathématiques financières.

Lorsque Jean-Guy Desjardins a fait l’acquisition de Natcan, en avril 2012, j’ai pris le leadership de cette division chez Fiera qui gérait des actifs de 2,5 milliards. Je l’ai dirigée jusqu’en 2016 et nos actifs totalisaient alors 12 milliards lorsqu’on m’a demandé de devenir chef des placements de la plateforme canadienne.

Entre-temps, en 2015, j’ai commencé un doctorat en finance que j’ai dû interrompre puisqu’en 2017, j’ai pris la présidence des activités canadiennes jusqu’en 2020, où j’ai été nommé président mondial et chef des opérations, responsable des marchés publics, de la distribution, des ressources et des technologies.

Jean-Guy Desjardins supervisait le tout et était le responsable des marchés privés, des finances et des affaires légales. Là, je reprends toutes les fonctions de Jean-Guy et je me rapporte au conseil d’administration et à lui, le président exécutif du conseil.

Vous êtes maintenant le PDG d’une firme qui gère 180 milliards d’actifs et qui aspirait à rejoindre le classement des 100 plus importants gestionnaires d’actifs au monde. C’est toujours l’objectif ?

Oui, on veut poursuivre la croissance, mais on a un peu réduit notre progression à la suite d’une nouvelle orientation stratégique qui nous a amenés à nous départir de certaines divisions aux États-Unis. Depuis un an et demi, on a vendu trois divisions américaines qui ne cadraient plus dans notre plan. Cela totalisait quelque 15 milliards. On va redéployer notre capital pour être plus alignés à notre stratégie.

Est-ce que cela va modifier votre stratégie qui visait à augmenter votre présence aux États-Unis et en Asie ?

Non, pas du tout. Les États-Unis restent notre plus gros vecteur de croissance, mais on a décidé de nous spécialiser dans le marché institutionnel et celui des intermédiaires financiers. On a délaissé notre division de gestion de fortune privée pour nous concentrer sur le marché institutionnel et des intermédiaires.

On mise beaucoup sur la gestion privée, c’est le cœur de notre stratégie, et cela se fait en deux volets : on investit les actifs de nos clients partout dans le monde et on va aussi chercher de nouveaux clients ailleurs dans le monde, principalement aux États-Unis, au Canada, en Europe et en Asie.

Comment se segmentent géographiquement vos actifs sous gestion ?

On a environ 100 milliards d’actifs au Canada, 55 milliards aux États-Unis et le reste en Europe et en Asie. La croissance à venir va se faire de façon organique en travaillant sur la meilleure plateforme d’investissement.

On mise sur le potentiel commercial de cette plateforme auprès des investisseurs institutionnels et des intermédiaires financiers qui prennent de plus en plus d’importance aux États-Unis. On fait la même chose en Europe et en Asie.

La gestion privée que propose Fiera occupe une place de plus en plus importante. Est-ce que c’est la demande qui est forte de la part de vos clients ?

On voit que l’on a un vrai élan dans la gestion privée. En l’espace de trois ans, nos actifs sous gestion ont doublé pour passer à 15 milliards. On prévoit la même chose pour les trois prochaines années.

Que ce soit dans l’immobilier commercial, les infrastructures, l’agriculture, les participations privées, nos équipes sont aguerries. La demande est forte de la part des investisseurs institutionnels qui sont prêts à payer plus pour ajouter de la qualité à leur portefeuille.

La gestion privée demande toutefois plus de ressources et implique des coûts d’opération plus importants, non ?

Oui, c’est vrai. Acheter un immeuble commercial, l’évaluer et le gérer, ça coûte plus cher que d’acheter 1000 actions de Google. Chez Fiera, on estime que les frais de gestion privée sont de l’ordre de 1 %, contre 0,38 % pour les frais de gestion de portefeuille dans le marché.

Mais, de plus en plus, la gestion privée pourra représenter de 30 à 40 % d’un portefeuille. Ce sont nos équipes qui font tout.

Il me semble que Fiera Capital est moins vocale que d’autres grands gestionnaires d’actifs qui ne jurent plus maintenant que par l’investissement ESG et la carboneutralité. Est-ce une préoccupation chez vous ?

Si vous me le dites, c’est qu’on va devoir travailler là-dessus et le faire mieux savoir parce que l’investissement responsable est au cœur de nos stratégies d’investissement. On a des portefeuilles de type exclusif avec des politiques d’investissement très claires, on travaille selon les besoins et les demandes de nos clients.

Cela se fait organiquement, au niveau de chacune de nos stratégies et chacune de nos unités de placements. On a encore des portefeuilles qui sont investis dans les énergies fossiles quand les investisseurs veulent encore y être. On évolue avec nos clients.

Quelles vont être vos priorités pour les cinq prochaines années ?

On veut poursuivre notre croissance organique et, pour y arriver, on prévoit augmenter nos ressources en distribution aux États-Unis et en Eurasie. Et comme vous l’avez souligné, la gestion privée exige davantage de ressources et là aussi, on prévoit augmenter nos équipes pour répondre à la croissance.

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