Tahar Rahim

Un Oscar à portée de main

Dans Désigné coupable, le film de Kevin Macdonald sorti le 12 février aux États-Unis, il incarne un prisonnier torturé à Guantanamo. Une performance bluffante pour un comédien au talent hors norme. Déjà nommé pour le Golden Globe du meilleur acteur, Tahar Rahim pourrait, dans la foulée, décrocher la récompense suprême. Et devenir, neuf ans après Jean Dujardin, le deuxième Frenchie à faire succomber Hollywood.

Être hanté à ce point par un personnage, ça ne lui était jamais arrivé. Une fois achevé le tournage du film américain Désigné coupable, Tahar Rahim a traîné durant trois semaines avec une ombre à l’âme, lui d’habitude si solaire. Ses proches l’ont questionné, il n’avait pas de réponse. C’était il y a un an pile. Avec le recul, il sait.

En incarnant Mohamedou Ould Slahi, ce Mauritanien livré par son pays aux Américains après les attentats du 11 septembre 2001, emprisonné et torturé pour rien durant plus de 14 années à Guantanamo, Tahar Rahim a repoussé ses limites à l’extrême, jusqu’à l’obsession. Il l’avoue aujourd’hui : « Ce n’était plus de l’interprétation mais de l’expérimentation. »

Quinze jours avant les premières prises de vues en Afrique du Sud, tout a vraiment commencé par un régime draconien : 10 kilos perdus en deux semaines. « Il fallait, dit-il, que j’élimine jusqu’à la perception du goût, que ce soit radical. J’ai fini par ne plus avoir faim du tout, et ça m’a rapproché de Mohamedou n’arrivant plus à s’alimenter tant il était angoissé, terrifié. » Alors Tahar, 60 kilos tout mouillé, s’est jeté à corps perdu dans les scènes de torture et d’humiliation.

À bord d’un bateau qui file en pleine nuit, la tête plongée sous l’eau par ses geôliers, il a voulu tenir jusqu’à l’asphyxie. À l’isolement dans une chambre froide, il a demandé qu’on l’asperge d’eau et qu’on baisse la température de l’air conditionné au plus bas. Il a porté menottes et chaînes et il en a gardé des stigmates aux chevilles durant des semaines. Et puis il a rencontré le vrai héros de cette histoire terrible, l’auteur des Carnets de Guantanamo écrits en détention, et ça a été un choc.

Mohamedou Ould Slahi, 50 ans, est venu sur le tournage. C’était le premier voyage qu’il était autorisé à faire depuis sa libération. Il a vu Guantanamo reconstitué, les cellules grandes comme des boîtes d’allumettes. Nancy Hollander, son avocate, jouée dans le film par Jodie Foster, l’accompagnait. Tahar Rahim raconte : « Mohamedou, casque sur les oreilles, se tenait derrière un écran de contrôle. Mais, très vite, il a ôté le casque et fermé les yeux. Il ne voulait pas revivre ça. Je l’ai vu prendre la main de Nancy, ils étaient en larmes. J’en ai encore des frissons. » Tahar Rahim affirme qu’il s’agit d’un film important et il a raison. Pour l’Histoire et pour lui.

Que de chemin parcouru

« Me mettre à ce point en danger, c’est ma façon de me sentir vivant... » Ce don de soi au cinéma, cela s’appelle une performance et peut le conduire tout droit aux Oscars. Faisant campagne virtuellement, Covid oblige, il donne des interviews dans un anglais quasi parfait appris avec Bob Meyer, réalisateur, artiste, « plus qu’un coach, un ami, un membre de ma famille ». Tahar Rahim pourrait bien être le deuxième acteur français, après Jean Dujardin, et le premier acteur musulman à obtenir la statuette pour un rôle principal. De Belfort à Hollywood, que de chemin parcouru, en 12 ans, pour le comédien et pour l’homme qui n’a pas encore atteint la quarantaine mais possède déjà la stature d’un géant...

Tahar Rahim est un être unique. Il est aussi le petit dernier très protégé d’une fratrie de 10 enfants. Avant de se faire un nom, il lui a fallu trouver sa place. Il a presque un quart de siècle d’écart avec son frère aîné.

« J’ai d’abord été proche de mes sœurs les plus jeunes, et elles m’ont beaucoup influencé. Puis j’ai développé une fascination pour mes grands frères. À travers eux, j’ai découvert d’autres époques, je me suis beaucoup nourri de cela. »

— Tahar Rahim

De Belfort, sa ville natale, il dit qu’elle est devenue morose. Il regrette les bâtiments HLM construits pour accueillir des familles issues de l’émigration. « C’était si vivant ! » Ces immeubles ont laissé place à des pavillons insipides. Les aires de jeu ont disparu. Il y a cinq ou six ans, c’est sa tour qui a fini par être rasée et ça l’a bouleversé. « J’aimais aller m’y ressourcer quand je retournais à Belfort voir l’un de mes frères, qui vit encore là-bas. Le soir, je m’asseyais sur un banc, revoyant ma mère à la fenêtre du premier étage. L’endroit est devenu un petit terrain d’herbe. La dernière fois, j’ai eu l’impression de me recueillir sur une tombe. »

De cette cité disparue, il garde le souvenir d’un heureux brassage. Étaient rassemblés là des gens qui venaient de partout : France, Maghreb, Afrique subsaharienne, Asie, Yougoslavie... « On allait les uns chez les autres, on découvrait d’autres façons d’être. Elle est là, ma France, dans l’ouverture plus que dans le repli. Cela a fait naître en moi ce goût impérieux des horizons nouveaux. »

Depuis ses débuts à l’écran, Tahar l’éclectique a adoré être dirigé par des cinéastes de Grande-Bretagne, de Belgique, d’Iran, d’Allemagne, de Suède, des États-Unis, du Japon, du Canada... « Avec eux, j’ai appréhendé le monde en accéléré, j’ai progressé plus vite en tant qu’homme, donc en tant qu’acteur. »

Un prophète

Tahar. Son prénom signifie « fils du Prophète ». « Oui, c’est drôle », dit celui qui a été révélé par Un prophète, de Jacques Audiard. Il y a 12 ans, le film a lancé sa carrière débutante avec deux César à la clé. Il n’avait eu que deux rôles auparavant. Après des études un peu bancales – fac de sport par erreur, maths et informatique, et enfin cinéma à Montpellier –, le petit Belfortain a chopé au vol un ascenseur social qui, depuis, grimpe sans fin. Pas question de péter les plombs. Ses parents lui ont transmis la foi en soi, le goût du travail, le respect des autres. Il ajoute : « Ils m’ont aussi appris que l’amour ne se divise pas mais s’additionne. »

Son père, arrivé seul dans l’est de la France au début des années 1960, a été ouvrier chez Alstom. En Algérie, il était professeur d’arabe. La mère de Leïla Bekhti – actrice et épouse de Tahar Rahim – a été prof, elle aussi. Leurs parents viennent pratiquement du même endroit, Oran et Sidi Bel Abbès. Leïla et Tahar ont débuté leur carrière en même temps, en 2005, et sont les benjamins de leurs familles. Croit-il aux signes ? « Il existe des balises invisibles jalonnant notre chemin. Encore faut-il être capable de les comprendre. »

« La première fois que j’ai vu Leïla, j’ai su à la seconde qu’elle serait ma femme et la mère de mes enfants. Notre rencontre n’a pas été un coup de foudre, elle était écrite. C’était notre destin. »

— Tahar Rahim

Mariés depuis 10 ans, deux enfants en trois ans, les signes du ciel. Quand il accepte de s’exprimer sur sa religion, Tahar Rahim évoque une tentative de rapprochement avec le divin. Flirter avec le mystique, cela peut-il lui arriver en jouant ? « Jamais. Par contre, la joie et les pleurs qui m’ont submergé à la naissance de mes enfants sont uniques et si profonds qu’ils prennent forcément leur source dans un endroit inconnu, inexploré. Oui, cette vie qui arrive sur terre a un vrai rapport avec le divin. »

Et lui, élu parmi des milliers, a-t-il été touché miraculeusement par la grâce du cinéma, à un moment ou un autre ? « Mon grand frère, une merveille d’homme, avait l’habitude de s’occuper de nous, les plus jeunes, tous les mercredis. Il nous emmenait au marché acheter des friandises, puis voir un film. J’ai commencé vraiment à “manger” du ciné vers l’âge de 14 ans pour tromper l’ennui. J’adorais l’ambiance de la salle, mais je n’avais pas les moyens d’y aller souvent. »

Resté petit très longtemps, il parvient régulièrement à se faufiler en passant sous la caisse. Le projectionniste ferme les yeux, mais le directeur a punaisé une photo de lui dans son bureau : wanted. « Heureusement, un pote du 12étage possédait un double magnétoscope et copiait tout ce qu’il louait, jusqu’à s’être créé une vidéothèque personnelle de 500 films. »

Scorsese, Coppola, Pollack, Friedkin, Spielberg, Lumet, Penn, Cimino... le jeune Tahar flashe sur les cinéastes du Nouvel Hollywood des années 1970. Ils mettent en scène des antihéros, issus des couches sociales défavorisées, partis de rien. « Je pouvais m’identifier de manière ethnique et sociale. À un moment, sans que je sache pourquoi, j’ai commencé à croire que j’étais capable d’être à l’écran à la place des autres. Je n’ai plus jamais lâché. »

La trace du Serpent

C’est à cette époque, vers 15 ans, qu’il découvre et dévore un livre déjà passé entre les mains de ses frangins : La trace du Serpent, de Thomas Thompson. Le Serpent en question, c’est Charles Sobhraj, un serial killer franco-vietnamien qui a écumé l’Asie du Sud-Est dans les années 1970. Une vingtaine de victimes à son actif. Peut-être plus. Et quelques évasions de différents centres d’incarcération.

« J’ai été fasciné comme on peut l’être par ce qui est si éloigné de nous ou ce qui touche au mal ultime. J’imaginais un film et je fantasmais d’être au centre de cette histoire. Je n’ai jamais cessé d’y penser. » En 2001, à 20 ans, quand il apprend que William Friedkin a acheté les droits du livre et engagé Benicio del Toro, Tahar Rahim enrage. Et puis le projet tombe à l’eau. Le destin, encore. « Imaginez ce que j’ai ressenti quand mon agent m’a appelé pour me dire qu’on me proposait ce rôle ! » Il passe quatre mois à Bangkok pour devenir Charles le psychopathe dans The Serpent, une série de huit épisodes produite par BBC One et Netflix.

« L’idée de rencontrer Sobhraj dans sa prison népalaise, où il est enfermé à vie, m’a traversé l’esprit. J’avais envie de voir si, à 76 ans, il pouvait me retourner le cerveau. » Il préfère renoncer à cette visite, en mémoire des victimes et de leurs familles. Tahar Rahim bosse autrement, cherche des clés. Compliqué de défendre un tueur en série à l’écran ! « J’ai découvert son enfance, étudié les points communs à tous les assassins, ce qu’on appelle la “triade MacDonald” : violence envers les animaux, pyromanie, énurésie tardive. Imaginez, sa mère lui serrait une ficelle autour du sexe pour qu’il ne souille plus ses draps ! Sobhraj a également été abandonné par son père, apatride, pendant de très nombreuses années. Mais je ne parvenais pas à me projeter. J’ai pensé à un animal pour l’incarner : le cobra. Je m’en suis inspiré, physiquement. C’était un début. »

Nadine Gires, la voisine de Sobhraj à Bangkok, l’éclaire : quand il entrait dans une pièce, lui raconte-t-elle, l’assistance changeait de comportement. « Alors j’ai décidé de ne parler à personne pendant les quatre premières semaines de tournage. Les conversations s’éteignaient lorsque j’arrivais. Je tenais mon personnage. J’étais devenu très pote avec l’un des acteurs de la série. Il a entamé une histoire avec une fille et je l’ai moins vu, la colère a alors commencé à grandir en moi. Il m’échappait. Je me suis dit que j’étais dedans. J’étais le Serpent. »

Le réconfort de la famille

Quand il part si longtemps de chez lui pour devenir un autre, Tahar gamberge. Leïla et les petits lui manquent. « Heureusement que je peux les appeler, les voir le soir grâce à Internet, autant de moments qui sont des pansements de vie, s’épanche-t-il. La semaine, je bosse à fond pour qu’ils soient fiers. Tous ces sacrifices doivent avoir un sens. »

S’il a des doutes, c’est à elle, Leïla, qu’il les confie. « Elle est la personne en qui j’ai le plus confiance, le spectateur le plus exigeant avec moi. Grâce à elle, je sais toujours où j’en suis vraiment. » Ils ont tourné pour la première fois ensemble, jouant mari et femme, dans la série The Eddy. « Le premier jour, nous étions excités comme des enfants qui chopent un fou rire pour un oui, pour un non. Le réalisateur voulait qu’on improvise. Nous avons beaucoup osé, beaucoup “dansé”. Quand l’un de nous deux tentait, l’autre suivait. »

Entre eux, rien ne pouvait sonner faux puisque, comme il l’affirme : « On s’aime d’un amour fou. » Leïla Bekhti définit ainsi leur relation : « Se sentir encore plus libre avec quelqu’un que seule, il me semble que c’est le comble. »

Tahar Rahim a trouvé sa place en ne ressemblant à personne. Cela n’empêche pas les références. Il cite souvent Gabin et Depardieu. « Ils ont cassé les codes. Gabin a imposé une façon de parler et de bouger différente. Depardieu a apporté une liberté de dingue. Ce n’est pas qu’il fasse ce qu’il veut, c’est qu’il ne s’empêche de rien. Vous voyez la nuance ? »

Ce que l’on comprend également, c’est sa capacité à donner. « À partir du moment où je crois à un projet, peu importe mon salaire, je m’investis à fond. » Ce qu’il ne sacrifiera jamais, c’est sa famille. « On va se parler franchement : si un jour je suis dans le besoin, je n’hésiterai pas à faire des pubs bidon ou des films pourris pour nourrir les miens. Ils passent avant tout. Si je ne pouvais plus payer le loyer ni subvenir aux besoins de mes enfants, juste pour assouvir ma passion égoïste, alors vraiment ça me rendrait fou. »

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