Il y a 50 ans, la transmission du flambeau

Coincé au bas d’une page du cahier Sports de La Presse, un court article annonce la tenue imminente d’une conférence de presse du Canadien. « Impossible de savoir de quoi il sera question », écrit le journaliste, qui soulève toutefois cette possibilité : Jean Béliveau annoncera peut-être sa retraite.

Déjà, on sait qu’un hommage sera rendu au capitaine du Canadien le soir même au parc Jarry dans le cadre du match entre les Expos et les Giants de San Francisco. Des noms célèbres comptent parmi les invités : Maurice Richard, Émile « Butch » Bouchard, Doug Harvey... L’illustre Willie Mays, toujours un pilier des Giants malgré ses 40 ans, saluera Béliveau au nom de son organisation.

La possibilité que Béliveau accroche ses patins s’inscrit dans un tourbillon d’évènements sur la scène sportive québécoise en cet exceptionnel printemps 1971. Les péripéties s’enchaînent à un rythme infernal.

Tout commence le 8 mai dans un Colisée de Québec surchauffé. Les Remparts, champions juniors du Québec, reçoivent les Black Hawks de St. Catharines, champions de l’Ontario, dans le quatrième match de leur série déjà forte en émotions.

Cet affrontement oppose Guy Lafleur et Marcel Dionne, les deux meilleurs espoirs en vue du repêchage de la LNH le mois suivant. Le Canadien, détenteur du premier rang, optera assurément pour l’un d’eux. Mais cette confrontation Québec-St. Catharines va au-delà de la rivalité entre les deux jeunes hommes : c’est aussi la lutte entre la ligue québécoise, qui déploie doucement ses ailes sur la scène canadienne, et la puissante ligue ontarienne, qui ne manque pas d’arrogance.

Contre toute attente, les Remparts mènent la série deux matchs à un. Ce quatrième affrontement est en voie de confirmer leur formidable élan. Inspirés par une foule survoltée, les « gars en or », comme on les surnomme à Québec, mènent 6-1 en troisième période. Frustrés, les Black Hawks laissent alors tomber les gants pour se faire justice. La foire éclate, terrible et violente. Des spectateurs attaquent des joueurs des Black Hawks, des policiers tentent d’intervenir, la situation dérape, et l’histoire fait le tour du Canada.

Quatre jours plus tard, les Black Hawks remportent le cinquième match à Toronto (la décision de présenter cet affrontement dans la Ville Reine avait été prise avant la série). Mais disant craindre pour la sécurité de leurs joueurs, ils refusent de disputer la sixième rencontre à Québec. Ils soutiennent que des « terroristes du FLQ » sont présents dans les gradins du Colisée et veulent s’en prendre à eux.

Cet argument absurde ne convainc personne, et les Remparts, qui mènent trois matchs à deux, sont déclarés vainqueurs de la série après l’abandon de leurs rivaux. Plus tard, ils remportent à la régulière la Coupe Memorial face aux Oil Kings d’Edmonton. Lafleur devient alors le roi de la ville.

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Ça brasse aussi chez le Canadien, qui affronte les Black Hawks de Chicago en finale de la Coupe Stanley. Le 13 mai, Bobby Hull et les siens prennent les devants trois matchs à deux grâce à une victoire au Stadium.

Après la rencontre, dans le vestiaire tendu du Canadien, Henri Richard torpille son entraîneur Al MacNeil, qui a succédé à Claude Ruel plus tôt dans la saison. « C’est le pire instructeur auquel j’ai eu affaire dans ma carrière », dit-il aux journalistes avant d’ajouter : « Ce que je vous dis, ne craignez pas de l’écrire. Trop de joueurs dans cette équipe pensent tout bas ce que je vous dis. »

La sortie de Richard a l’effet d’une bombe. Un vétéran respecté qui attaque son coach en pleine finale, c’est inédit ! MacNeil, unilingue anglophone, ne jouit déjà pas d’une grosse cote dans les médias francophones. Des appels anonymes font craindre pour sa sécurité. Béliveau tente de désamorcer la situation : « Les gars veulent gagner la Coupe, et je suis convaincu que nous allons revenir pour l’emporter. »

Le capitaine voit juste. Le Canadien crée ensuite l’égalité au Forum et force la présentation d’un duel décisif à Chicago. Ce jour-là, Richard marque deux buts et conduit les siens au triomphe. Le lendemain, la manchette du quotidien Montréal-Matin est suave : « Henri Richard donne la Coupe à MacNeil ».

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Avec le Canadien champion de la Coupe Stanley et les Remparts champions de la Coupe Memorial, tout le Québec est en fête. Mais ces tours de force semblent annoncer d’importants changements.

Le 9 juin, il y a 50 ans aujourd’hui, Béliveau confirme cette impression. Dans une salle bondée de l’hôtel Reine-Elizabeth, il annonce sa retraite au terme d’une glorieuse carrière. Même les journalistes l’applaudissent, un geste « spontané » et « sincère », écrit Gilles Terroux dans La Presse.

Béliveau a pris sa décision finale quelques jours plus tôt, dans l’avion le ramenant à Montréal après un voyage de pêche en Alberta. « Ce n’est que ce matin, au réveil, que je me suis rendu compte de la portée de mon geste. Ça m’a fait une drôle de sensation. Tu te réveilles et tu te dis : “C’est aujourd’hui le grand jour...” Au fond, j’aurais souhaité que ce jour n’arrive que beaucoup plus tard. »

Durant la conférence de presse, le Canadien annonce que Béliveau devient vice-président et directeur des relations publiques de l’équipe. Quelques heures plus tard, il assiste en invité privilégié à la superbe victoire des Expos contre les Giants. Le droitier Steve Renko lance un match complet d’un seul coup sûr et les Z’Amours gagnent 4-0 devant 20 000 spectateurs.

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La retraite du Gros Bill n’est pas le dernier acte de ce printemps mouvementé. Le lendemain, Scotty Bowman devient officiellement entraîneur-chef du Canadien en remplacement d’Al MacNeil, rétrogradé à la Ligue américaine. La conquête de la Coupe Stanley n’a pas suffi à éteindre la controverse suscitée par le jugement lapidaire d’Henri Richard.

Le même jour, le Canadien choisit Guy Lafleur au premier rang du repêchage, tout juste devant les Red Wings de Detroit, qui sélectionnent Marcel Dionne.

À la une du quotidien Le Soleil de Québec, on voit une photo de Lafleur, vêtu du chandail du Canadien, appuyé à la portière de son auto devant le Colisée. Comme Béliveau 20 ans avant lui dans l’uniforme des Citadelles et des As, Lafleur a fait vibrer le bel édifice. Comme Béliveau, il se dirige maintenant vers Montréal pour la suite de sa carrière.

Un autre quotidien de Québec, L’Action, résume la tournure des évènements de cette phrase marquante : « Le Colisée envoie une autre vedette au Forum pour remplacer celle qu’il perd. »

C’était le printemps 1971.

C’était il y a 50 ans.

C’était la retraite de Béliveau et l’arrivée de Lafleur.

C’était la transmission du flambeau.

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