Dans le calepin de l’éditeur adjoint

Ceci n’est pas un procès

Notre texte de mercredi dernier sur Julien Lacroix1 a été interprété de bien des manières, chacun y allant d’une lecture personnelle puisée à même ses opinions préexistantes sur le mouvement #metoo.

D’un côté, on y a vu la preuve d’une société patriarcale qui punit le courage des dénonciatrices.

Et de l’autre, on y a vu la preuve d’une société complaisante à l’égard des dénonciatrices et des dérapages qui s’ensuivent.

Bref, bien des gens voient bien des choses dans l’enquête conjointe d’Isabelle Hachey, de La Presse, et de Marie-Ève Tremblay, du 98,5 FM. Clarifions donc les faits en y allant d’abord à l’envers, si vous le permettez.

Ce travail journalistique n’est pas :

• une remise en question du mouvement féministe ou de l’importance de la prise de parole des victimes d’agression sexuelle ;

• une preuve que les dénonciatrices ont exagéré, voire tout inventé il y a deux ans ;

• un procès mené contre l’enquête du Devoir ou les enquêtes journalistiques liées au mouvement #metoo ;

• une opération de réhabilitation de Julien Lacroix.

Qu’était-ce donc que ce long dossier ?

Un reportage qui revisitait l’affaire Lacroix avec du recul, à la veille du 5anniversaire du mouvement #metoo.

On y retrouvait donc tout ce qu’un tel travail journalistique exige. Une prise de parole des femmes qui l’ont dénoncé, deux ans après les faits. Une entrevue avec l’homme au cœur de la controverse et sa conjointe actuelle. Ainsi qu’un examen minutieux du processus en coulisses qui a mené aux dénonciations, voire qui les a encouragées.

***

Bien sûr que nous savions que le sujet était délicat, et pas seulement parce qu’on revisitait une enquête menée par un concurrent.

Déjà, le 20 octobre dernier, lorsqu’Isabelle Hachey m’a proposé ce sujet d’enquête, elle évoquait une question à poser « difficile, mais nécessaire » dans la foulée du mouvement #metoo : comment se sentent les dénonciatrices lorsque l’agresseur tombe et que la poussière retombe ?

Cette question, elle s’imposait d’elle-même il y a un mois, après la publication sur Instagram d’un message courageux d’une ancienne conjointe de Julien Lacroix, Geneviève Morin. Cette dernière y exprimait certains regrets, deux ans après l’enquête du Devoir qui avait fait grand bruit en raison de neuf dénonciations, dont la sienne.

C’est ce qui a incité les deux journalistes à tendre leur micro aux acteurs de l’affaire Lacroix une fois la tempête passée.

Jamais il n’a été question de disculper Julien Lacroix. Affirmer que nous avons « tenté de faire comme s’il n’avait rien fait de mal » est malhonnête.

Et jamais il n’a été question de remettre en doute la parole des femmes ayant dénoncé. C’est même très précisément le contraire.

Les deux journalistes ont plutôt demandé aux dénonciatrices si elles étaient satisfaites du résultat, puis ont recueilli la version du principal intéressé, car c’est l’essence même du journalisme : présenter tous les côtés d’une médaille, même quand c’est difficile ou déplaisant.

Et vous avez lu le résultat mercredi : certaines l’étaient, d’autres ont affirmé ne pas « se sentir » victimes, et d’autres encore ont avoué que si c’était à refaire, elles feraient les choses autrement.

Aurait-il plutôt fallu faire taire ces femmes sous prétexte que leurs propos nous intéressaient seulement lorsqu’elles se disaient victimes ?

***

Cela dit, beaucoup ont profité du reportage d’Isabelle et de Marie-Ève pour faire le procès des enquêtes journalistiques liées au mouvement #metoo, de Salvail à Bond, en passant par Rozon et Jutra.

C’est de bonne guerre : il n’y a pas de question taboue.

Mais j’avoue ne rien voir dans les 7000 mots publiés par Isabelle qui invalide les enquêtes passées menées par des journalistes.

Est-ce que certaines des dénonciatrices regrettent l’ampleur que tout cela a prise ? Oui. Est-ce que d’autres s’interrogent sur la place qu’a prise leur témoignage ? Oui, aussi. Mais elles revisitent surtout cette affaire avec un regard critique, en en tirant diverses leçons.

Il ne faut donc pas jeter le journaliste avec l’eau du bain : les grands médias ne publient pas d’allégations sans fondement ni de témoignages qui ne sont pas corroborés directement ou indirectement.

Comme je l’expliquais2 dans la foulée de notre propre enquête sur un autre humoriste, Philippe Bond, le travail journalistique qui précède toute publication s’appuie sur des témoignages qui n’ont peut-être pas été formulés devant un tribunal, mais dont la crédibilité a néanmoins été testée, validée et confrontée, dans le cadre d’une démarche professionnelle, en tout respect des codes déontologiques du métier.

On peut certes critiquer les enquêtes journalistiques. Mais on ne peut pas applaudir seulement celles dont on aime les conclusions.

Ce texte provenant de La Presse+ est une copie en format web. Consultez-le gratuitement en version interactive dans l’application La Presse+.