Chronique

Et la lumière fut…

Sur le manuel d’instructions, il était écrit : faites appel à un électricien pour l’installation. Ce n’était pas un manuel. Il n’y avait pas vraiment d’instructions. À peine deux feuilles pliées avec autant d’illustrations. Un dessin des pièces incluses, un autre du montage du luminaire, une structure à tiges d’inspiration moyen-orientale.

Je n’ai pas fait appel à un électricien. J’ai fait comme je l’ai fait des dizaines de fois depuis que j’ai quitté la maison de mes parents à 20 ans : j’ai installé la lampe moi-même.

J’ai horreur des manuels d’instructions. Aussi, j’y suis allé d’instinct. Ça ne semblait pas sorcier. Le seul degré de difficulté consistait à faire passer les fils électriques dans des tiges métalliques qui s’emboîtent les unes dans les autres. J’ai, évidemment, sous-estimé le degré de difficulté…

Je n’avais pas remarqué les anneaux de plastique qui rapetissaient l’intérieur des tiges, auxquels les fils se butaient constamment. J’ai mis une heure à compléter l’opération… avant de constater que j’avais tout emboîté à l’envers. Il fallait recommencer. Au moment de brancher les fils, alors que Fiston tenait péniblement le luminaire à bout de bras en soupirant, j’ai eu l’intuition, confirmée par le manuel, d’avoir mal placé une pièce.

Je n’ai rien dit des mots d’église qui me sont venus à l’esprit. Les oreilles de Fiston sont chastes. Mais j’ai vu dans ses yeux qu’il avait des doutes sur la solidité de notre installation. Tout ce poids, soutenu par deux vis ? Je l’ai rassuré en lui rappelant que c’est ce qui était indiqué dans le sacro-saint manuel. Depuis, il prend ses repas un peu en retrait de la table.

« Est-ce qu’il faudra dorénavant porter un casque en mangeant ? », a demandé ma blonde.

J’ai aussitôt pensé à l’épisode des Beaux malaises dans lequel Martin Matte finit par regretter de ne pas avoir embauché un plombier plutôt que de tenter d’installer lui-même une toilette.

L’immense boîte contenant le luminaire traînait dans la salle à manger depuis des semaines. L’ancienne lampe ne fonctionnait plus depuis un mois. Il n’y avait plus moyen de tamiser l’éclairage. Plutôt que d’endurer une lumière trop franche, nous mangions à la lueur de la chandelle depuis le début de l’automne. Par procrastination et par paresse de ma part, plus qu’autre chose.

Il y avait une date butoir pour l’installation de ce nouvel éclairage, à la lumière plus enveloppante et chaleureuse. Le samedi du changement d’heure. L’aube d’une période de six mois de grisaille, de froid et d’ensoleillement réduit.

Chaque année, j’appréhende ce moment qui nous fait basculer trop tôt dans la nuit. Il y a longtemps que je me suis autodiagnostiqué un syndrome de déprime saisonnière. En novembre, je combats le spleen d’automne. En attendant d’être rassuré par la douce lumière des ciels enneigés.

L’hiver sera rude, peu importe la clémence de la météo. Je m’y prépare en conséquence, et en connaissance de cause. J’ai sorti la lampe de luminothérapie du placard et l’escabeau du sous-sol. Il encombre à son tour la salle à manger, à portée de main pour « l’opération Lux ».

Une des lampes jumelles de la cuisine a rendu l’âme à son tour, la semaine dernière. J’ai dû remplacer la paire. Tout allait bien jusqu’à ce qu’une vis mal placée, face au mur, me donne du fil à retordre pendant une demi-heure. La nuit tombait. Je cherchais à tâtons le trou de l’écrou avec le bout de mes doigts maladroits. J’ai échappé la vis sur le sol trois fois. Fiston n’y était pas. J’ai sacré. Plus que trois fois.

Mon projet de ce week-end est clair : m’assurer du bon fonctionnement de toutes les lampes et ampoules de la maison. C’est mon rituel annuel d’hibernation – comme le ramassage des feuilles mortes –, rendu plus urgent par la pandémie et le pseudo-confinement.

J’ai encore à faire. La lampe de la salle d’eau me nargue, avec son éclairage intermittent. Une seconde, on voit la lumière, la suivante, on est plongé dans l’obscurité. Inutile de préciser que ce n’est pas pratique… C’est sans compter l’affreux ventilateur accroché au plafond du salon depuis 15 ans, acheté à bas prix dans une quincaillerie, qui diffuse une lumière faible et blafarde. C’est décidé : je n’endurerai pas ça une journée de plus (lire : d’ici le printemps, je me jure d’y remédier).

J’ai découvert, en lisant un reportage de ma collègue Silvia Galipeau, il y a deux semaines, que mon inclination pour le cocooning automnal portait un nom imprononçable : hygge (ce qui veut dire couche pour bébé en danois ; s’cusez-la !). Le hygge, dit-on, est un état de bien-être lié à une ambiance conviviale et chaleureuse, ainsi qu’à quelques clichés scandinaves : bon goût, vêtements en lainage, feu de foyer et grand bol de café au lait.

Je n’ai pas de foyer, je ne bois pas de café, mon bon goût se discute, mais j’ai bien malgré moi un mode de vie hyggelig (l’adjectif de hygge). À commencer par les bougies parfumées aux odeurs de végétaux résineux qui ont pallié l’éclairage déficient de ma salle à manger pendant un mois et qui sont, semble-t-il, le symbole archétypal du hygge.

J’ai appris avec joie que l’art de vivre hygge, une sorte de philosophie du bonheur dans la simplicité, s’accorde à merveille avec l’habitude de prendre un verre en soirée. Au diable les scrupules. Je me suis d’ailleurs rarement senti aussi hygge que lorsque j’ai consommé les succulents brownies au cannabis d’une boulangerie de la commune hippie de Christiana, à Copenhague, il y a une vingtaine d’années.

Il est aussi « hygge approuvé » de regarder des films en famille en mangeant du pop-corn bien salé, nous apprenait ma collègue Silvia. C’est du reste ce que je fais avec Fiston depuis le début de la pandémie. Nous avons récemment dévoré la trilogie des Bourne, des Matrix et des Hobbit (qui vivaient dans des caves voûtées à la lumière de chandelles : très hygge).

Fiston ne m’a pas accompagné dans ma rétrospective des œuvres des années 60 de Michelangelo Antonioni, avec une préférence marquée pour les films lumineux avec sa compagne Monica Vitti (La notte et L’eclisse en particulier). Mais il me promet de poursuivre notre marathon cinématographique pendant les sombres mois qui nous guettent. À deux conditions : qu’il y ait du pop-corn et que ne filtre pas dans le salon la lueur de la moindre lumière.

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