Frontière canado-américaine

Une fermeture qui pèse lourd pour des familles

Un Américain qui franchit la frontière à pied pour retrouver son amoureuse à Belœil. Une Québécoise qui n’a pas vu ses proches depuis Noël 2019. Une mère contrainte de déménager pour se rapprocher de ses enfants. La fermeture de la frontière depuis plus d’un an pèse lourd pour des familles québécoises. Témoignages.

« Il a atterri à Burlington, pris un taxi qui l’a mené tout près de la frontière américaine, puis il a marché. Il a traversé la frontière à pied, puis moi, je l’ai ramassé du côté canadien. »

Charlène Renaud habite Belœil. Elle entretient une relation à longue distance depuis plus de deux ans. Son petit ami, Camilo DeSantis, est un Américain originaire de Los Angeles. Depuis la fin de mai, il lui rend visite pour la première fois, grâce à son exemption aux restrictions à la frontière.

Ce privilège accordé par le gouvernement du Canada permet à M. DeSantis de traverser la frontière, étant donné qu’il est en couple depuis plus d’un an avec une Canadienne.

M. DeSantis aurait pu prendre l’avion. Mais pour un étudiant, cette option est loin d’être optimale : il aurait été obligé de passer trois jours dans un hôtel choisi par le gouvernement, à ses frais, et ce, même s’il a déjà reçu ses deux doses de vaccin.

Solution : franchir la douane à pied.

Le 11 mai, le jeune homme a donc pris l’avion du Colorado vers Burlington. Il a rejoint son amoureuse à la frontière canadienne.

M. DeSantis raconte que, sur les lieux, les autorités lui ont posé beaucoup de questions, malgré l’exemption dont il bénéficiait.

« Les agents frontaliers m’ont demandé ce que j’allais faire à mon retour aux États-Unis, une fois que j’aurais quitté le Canada. »

— Camilo DeSantis

Pour lui, le déplacement valait la peine. Voir sa copine est un voyage essentiel.

« On essaye de se voir le plus possible… et quand on est ensemble, on fait tout pour profiter du moment, le plus longtemps possible », a-t-il confié en visioconférence à La Presse.

Quant à Mme Renaud, elle espère que la vie reprendra bientôt – loin des incertitudes.

Réouverture éventuelle

La Québécoise Geneviève Martel habite le Vermont depuis 10 ans. La dernière fois qu’elle a vu sa famille remonte à la fin de décembre 2019.

« Mon frère, ma sœur, mes nièces, mon père, ma mère, mes grands-parents sont tous à Montréal et les environs, les banlieues. »

La frontière doit théoriquement rester fermée au moins jusqu’au 21 juin. Mardi, le premier ministre Justin Trudeau a annoncé que des assouplissements sont envisagés dans les prochaines semaines pour les Canadiens ayant reçu deux doses de vaccin.

Mme Martel comprend l’importance des mesures sanitaires, mais elle s’impatiente. Un sentiment de déception l’envahit.

« Les restrictions sont en place depuis tellement longtemps avec aucune flexibilité, et aucune reconnaissance des gens qui ont des proches de l’autre côté de la frontière. »

— Geneviève Martel

Vaccinée, Mme Martel, qui est citoyenne canadienne, explique qu’elle pourrait rentrer au Canada si elle le voulait. Mais « faire une quarantaine de deux semaines pour aller voir des gens tous vaccinés » n’est pas du tout dans ses plans.

Selon le gouvernement Trudeau, 75 % des Canadiens devront être vaccinés contre la COVID-19 avant la réouverture de la frontière. De l’avis de Mme Martel, cette condition est source de confusion. Elle se demande si les 75 % correspondent à une ou deux doses. Ce n’est pas clair, selon elle. Enfin, elle explique que plus le temps passe, plus elle perd espoir.

« On s’ennuie, c’est dommage. Mais au final, le sentiment qui reste le plus, c’est la déception. Le Canada est complètement en arrière, complètement déboussolé. Ça fait un an et demi que les choses sont en place, mais la lumière au bout du tunnel est trop loin. »

Selon l’économiste Moshe Lander, Ottawa doit maintenir la fermeture de la frontière. Une réouverture prochaine s’avérerait même « profondément irresponsable », croit le professeur à l’Université Concordia.

Il concède que le contexte actuel est tragique, mais à son avis, le gouvernement ne dispose pas des moyens nécessaires pour faire face aux défis de contrôle qui surviendraient à l’ouverture.

Après avoir consacré beaucoup de ressources à limiter la propagation du virus à l’intérieur de ses frontières, il serait peu prudent d’ajouter à cela le risque que posent les gens qui franchissent les frontières terrestres, explique M. Lander.

« Si nous demeurons vigilants, il nous restera peut-être six mois avant de rouvrir la frontière », conclut-il.

Une situation étouffante

Nathalie Boisvert a deux fils âgés de 11 et 16 ans. En garde partagée, elle les voit une fin de semaine sur deux, durant le temps des Fêtes et durant l’été. Mais le reste du temps, ils sont chez leur père… à Plattsburgh, aux États-Unis.

Résultat : depuis le début de la pandémie, ils ont passé toutes les fins de semaine chez leur mère en confinement.

Compte tenu des mesures sanitaires imposées par le gouvernement, Gabriel et Daniel doivent en effet se soumettre à une quarantaine de 14 jours chaque fois qu’ils reviennent au Canada.

Au début, toute la famille était coincée dans le 4 1/2 de Mme Boisvert à Verdun.

« Passer un été au complet enfermé dans un appartement avec deux garçons très actifs » posait un grand problème, précise Mme Boisvert.

Elle devait prendre une décision. Et vite. C’est ce qu’elle a fait en quittant la ville pour la campagne, dans l’ouest de la Montérégie.

« Ç’a été bien parce que je me rapproche de la frontière, donc ça m’a permis de passer moins de temps dans l’auto. C’était une bonne décision. »

— Nathalie Boisvert

Par contre, Mme Boisvert ne prévoyait pas subir autant de stress hors de la ville.

Au début de l’automne, un manque de communication parmi les agents fédéraux, qui lui téléphonaient de 10 à 20 fois par jour et lui rendaient visite à 20 h, rendait la situation « chaotique ».

Après deux mois, elle en a eu assez. Elle s’est présentée à la frontière pour régler la situation. Depuis, ses problèmes sont résolus.

Néanmoins, Nathalie, Gabriel et Daniel attendent impatiemment la réouverture de la frontière.

« On a un grand terrain, on respecte les mesures, mais on est tannés, on a hâte que ça ouvre », conclut-elle.

Restrictions à la frontière

Le Canada restreint tous les voyages non essentiels, comme des vacances ou des loisirs, par ses frontières avec les États-Unis.

Qui peut entrer au Canada :

– Les citoyens canadiens et résidants permanents du Canada.

– Les ressortissants étrangers ayant des motifs valides, comme de la famille immédiate (par exemple : époux, enfants à charge, parent d’un enfant, tuteur) ou qui voyagent pour des raisons essentielles (travail, transport de biens, raison médicale, notamment).

Les voyageurs qui arrivent au Canada par avion doivent tous se soumettre à une quarantaine, dont trois nuits dans un hôtel autorisé par le gouvernement.

— Gabrielle Duchaine, La Presse

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