Les films de la mi-décennie

Les choix de Marc-André Lussier

10 Timbuktu d’Abderrahmane Sissako (2014)

Dès le lendemain du triomphe de Timbuktu à la 40e cérémonie des Césars du cinéma français, où il a raflé pas moins de sept trophées (dont ceux remis au meilleur film, à la meilleure réalisation et au meilleur scénario original), des voix se sont élevées pour dénoncer cette œuvre. Dès qu’un cinéaste s’inspire d’un sujet d’actualité, dans ce cas-ci le régime de terreur instauré par les djihadistes, le phénomène est inévitable. Or, ce film est parsemé de moments immenses de cinéma. Et tire justement sa puissance d’évocation dans la façon avec laquelle il parvient à transcender l’horreur.

9 Polisse de Maïwenn (2011)

En suivant pas à pas la vie quotidienne des policiers de la « BPM » (Brigade de protection des mineurs), Maïwenn a créé l’une des plus grandes surprises cinématographiques récentes. Appuyée par de formidables acteurs, parmi lesquels Karin Viard, Marina Foïs et l’excellent JoeyStarr, la réalisatrice parsème sa chronique de scènes très puissantes sur le plan dramatique, tout en évitant la moindre trace de racolage émotif. Polisse reste toujours bien ancré dans la vie et distille de beaux accents de vérité. Répliques décapantes, énergie communicative, et humour en prime. Maïwenn a réussi le difficile pari du « film choral » avec grande maîtrise. 

8 Shame de Steve McQueen (2011)

Michael Fassbender, dont la performance lui a valu un prix d’interprétation à la Mostra de Venise, se glisse dans la peau d’un homme souffrant d’une dépendance au sexe. Au-delà de l’aspect « spectaculaire » du thème, qu’il traite sans aucune complaisance, le cinéaste Steve McQueen (Hunger) propose ici un drame très révélateur de notre époque. Aussi subtil que bouleversant, porté par des acteurs remarquables, Shame est un film qui s’incruste sous la peau pour mieux atteindre l’âme. 

7 Mommy de Xavier Dolan (2014)

Mommy mérite assurément une place dans ce palmarès. Grâce à son sens des dialogues et de la réplique assassine, Xavier Dolan circonscrit immédiatement l’enjeu de cette histoire filiale, dont la nature est quand même différente de celle de J’ai tué ma mère. Très stylisé, tant sur le plan des images (signées André Turpin) que sur celui de la réalisation, le film se distingue aussi grâce à son formidable trio d’acteurs : Anne Dorval, Antoine Olivier Pilon et Suzanne Clément. Fidèle à son habitude, le cinéaste ne craint pas non plus les élans romanesques et les soupçons de lyrisme. Mommy est le plus maîtrisé des films « pur style » Dolan. 

6 The Master

de Paul Thomas Anderson (2012)

Même s’il est inspiré de l’ascension de L. Ron Hubbard, fondateur de l’Église de la scientologie, The Master n’est pas un drame biographique pour autant. Paul Thomas Anderson (There Will Be Blood) utilise plutôt le prétexte de l’émergence d’un nouveau leader spirituel pour dresser un fascinant portrait d’époque. Du coup, il trace des parallèles avec la nôtre. Le regretté Philip Seymour Hoffman est magistral dans le rôle du leader, et Joaquin Phoenix est carrément troublant dans celui d’une « âme à sauver ». 

5 12 Years A Slave de Steve

McQueen (2013)

Le réalisateur de Hunger et de Shame, deux films marquants, plonge cette fois le spectateur dans une expérience immersive. Et c’est très douloureux. En relatant sur grand écran l’histoire réelle de Solomon Northup, un homme libre qui, après avoir été piégé, a été vendu en tant qu’esclave dans le sud des États-Unis au milieu du XIXe siècle, le cinéaste affronte directement – de façon très réaliste – l’un des épisodes les plus honteux de l’histoire de l’humanité. 12 Years A Slave est un film puissant. 

4 Une séparation

d’Asghar Farhadi (2011)

Un couple petit-bourgeois de classe moyenne en crise. Cela n’a rien d’exceptionnel en soi. Tout est affaire de contexte. Celui dans lequel évolue le couple iranien d’Une séparation n’a rien de banal. Asghar Farhadi, lauréat de l’Oscar du meilleur film en langue étrangère en 2012, tire d’un drame conjugal un suspense passionnant, qui mêle habilement l’intime, le social et le politique. Sans aucun manichéisme, le cinéaste pose un regard subtil sur sa société, renvoyant inévitablement le spectateur à ses propres interrogations, sa propre grille de lecture, sa propre morale. 

3 Birdman

d’Alejandro G. Iñárritu (2014)

Le cinquième long métrage d’Alejandro G. Iñárritu (Babel, Biutiful), très différent des films précédents dans sa tonalité, se distingue à tous les niveaux. Le cinéaste explore de façon inédite le questionnement existentiel d’un acteur has been (Michael Keaton), connu pour avoir incarné un superhéros à l’écran il y a 20 ans, qui veut se refaire une santé artistique en montant une pièce à Broadway. Constituée de plans-séquences vertigineux, rythmée au son d’une trame musicale aussi puissante qu’originale, la réalisation constitue en elle-même un morceau de bravoure. Oscar du meilleur film amplement mérité. 

2 Amour

de Michael Haneke (2012)

Dans ce film admirable, lauréat de la Palme d’or du Festival de Cannes, Jean-Louis Trintignant interprète un vieil homme qui apprend à se détacher de celle qu’il aime depuis si longtemps, coincée dans les affres d’une maladie dégénérative. La trop rare Emmanuelle Riva, révélée il y a plus de 50 ans dans Hiroshima mon amour, incarne avec sensibilité et justesse cette femme aimée, dont l’esprit s’évapore de plus en plus. Dénué de tout sentimentalisme, Amour est un beau et grand film. 

1 La vie d’Adèle

d’Abdellatif Kechiche (2013)

Tous ceux qui ont eu le privilège d’assister à la toute première représentation de ce film au Festival de Cannes en gardent un souvenir impérissable. À l’époque, il n’était pas encore entaché par toutes les controverses qui allaient suivre, notamment à cause de sorties publiques des actrices et de certains membres de l’équipe technique. Il reste que La vie d’Adèle, à qui le jury (présidé cette année-là par Steven Spielberg) a attribué la Palme d’or à l’unanimité, reste un film exceptionnel, dans lequel l’amour fou s’entremêle à l’émotion sexuelle de façon grandiose. 

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