Débat des chefs en anglais

Un procès des lois de l’Assemblée nationale

Ottawa — Le seul débat des chefs de la campagne électorale à s’être déroulé en anglais s’est transformé en procès de lois émanant de l’Assemblée nationale du Québec, soit la Loi sur la laïcité de l’État et le projet de loi sur la protection de la langue française. Durant cette soirée où la cacophonie a régné, le chef du Bloc québécois, Yves-François Blanchet, a été contraint de défendre des politiques du gouvernement Legault dans sa langue seconde. À l’exception de la cheffe du Parti vert – qui a enfoncé le clou –, les autres leaders sont demeurés muets.

Dès le lever de rideau, jeudi soir, M. Blanchet a encaissé une charge. L’affront n’est pas venu de l’un de ses adversaires, mais de l’animatrice, Shachi Kurl, qui a lancé le débat en demandant à répétition au chef bloquiste comment il pouvait appuyer des mesures législatives « discriminatoires », comme la Loi sur la laïcité de l’État et le projet de loi 96.

Le dirigeant bloquiste a semblé désarçonné par l’entrée en matière de celle qui était aux commandes de la joute oratoire. Le préambule de sa question disait ainsi : « Vous niez que le Québec a un problème de racisme, pourtant vous défendez [ces] mesures qui marginalisent les minorités religieuses, les anglophones et les allophones. »

Le chef du Bloc québécois a répondu à Mme Kurl, qui est présidente de l’Institut Angus Reid, fondation de recherche sur l’opinion publique, que ces textes législatifs n’étaient pas « discriminatoires », mais qu’ils étaient le reflet des « valeurs du Québec ». L’animatrice l’a toutefois talonné, ce qui a finalement inspiré à Yves-François Blanchet une réplique directement à son intention.

« Vous pouvez répéter autant de fois que vous voulez que ces lois sont discriminatoires. Nous disons qu’elles sont légitimes. »

— Le chef bloquiste Yves-François Blanchet, à propos de la Loi sur la laïcité de l’État et du projet de loi 96

Un peu plus tard, dans un autre segment, M. Blanchet s’est fait demander par une journaliste de l’Aboriginal Peoples Television Network (APTN) ce qu’il comptait faire à propos du racisme systémique au Québec et ailleurs au Canada. La question a donné lieu à des échanges acrimonieux entre le chef bloquiste et la cheffe du Parti vert, Annamie Paul.

« J’invite M. Blanchet à s’informer [sur le racisme systémique] », a exprimé Mme Paul. Son interlocuteur a voulu répondre à cette flèche, mais il s’est fait couper par l’animatrice. « Mais j’ai été insulté », a-t-il protesté. « Ce n’est pas une insulte, c’est une invitation à vous informer », a renchéri la dirigeante du Parti vert.

« Une chaudière d’insultes »

C’est un Yves-François Blanchet hors de lui qui s’est présenté devant les reporters à l’issue de la séance, tard jeudi soir. Le débat « a commencé par une chaudière d’insultes au visage des Québécois », a-t-il sifflé au micro. « On s’est fait traiter de racistes et de xénophobes par l’animatrice en commençant le show. Ordinaire », a lâché le dirigeant du Bloc, qui avait tenté en début de campagne de faire de la Loi sur la laïcité de l’État (« loi 21 ») et du projet de loi 96 des enjeux électoraux.

« Si les Québécois avaient besoin d’un chien de garde avant, ils en ont dangereusement besoin ce soir », a insisté le dirigeant de la formation indépendantiste, déplorant qu’aucun des leaders à avoir pris place sur la scène du Musée canadien de l’histoire ne se soit porté à la défense du Québec.

Le chef libéral Justin Trudeau, qui y était allé d’une profession de foi sur sa fierté d’être québécois la veille lors du débat en français, a rappelé qu’il avait toujours été « en désaccord » avec la loi 21, et il a affirmé que le « format [du débat] empêchait un petit peu une réponse immédiate ».

« Mais en tant que fier Québécois, je peux dire : “Les Québécois ne sont pas racistes.” »

— Justin Trudeau, chef du Parti libéral, en point de presse

Prise de bec entre Trudeau et Paul

Pour en revenir au débat, un autre segment, celui portant sur le leadership et la reddition de comptes, a provoqué des flammèches, mais cette fois entre la cheffe Annamie Paul et Justin Trudeau. La dirigeante a jeté le gant rapidement, mettant en doute les prétentions du chef libéral qui s’est targué de diriger un gouvernement féministe depuis son arrivée au pouvoir.

« Vous n’êtes pas un vrai féministe, quand on jette un coup d’œil à la liste des femmes que vous avez évincées », a affirmé Mme Paul, faisant allusion au départ des anciennes ministres Jody Wilson-Raybould et Jane Philpott, entre autres.

« Je n’ai pas de leçons à recevoir de vous au sujet de la gestion d’un caucus », a rétorqué M. Trudeau, une allusion à la contestation du leadership de Mme Paul par des membres du Parti vert, qui a fragilisé son leadership.

Comme ç’avait été le cas lors des deux débats en français, M. Trudeau s’est de nouveau fait accuser d’avoir provoqué des élections en pleine quatrième vague de la pandémie sans raison valable.

M. Trudeau s’est aussi retrouvé sur la défensive lorsqu’il a été contraint de défendre sa politique étrangère, notamment les relations entre le Canada et la Chine. Le chef conservateur Erin O’Toole l’a accusé de demeurer les bras croisés pendant que deux Canadiens, Michael Spavor et Michael Kovrig, continuent de croupir en prison plus de 1000 jours après leur arrestation. Piqué au vif, M. Trudeau a répliqué que « ce n’est pas en lançant des tomates de l’autre côté du Pacifique » que l’on va obtenir leur libération.

« De l’ambition, mais pas de réalisations »

Le dossier de la lutte contre les changements climatiques n’a été flatteur pour personne.

Justin Trudeau a dû expliquer pourquoi le Canada était le pire pays du G7 depuis quelques années en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES), Erin O’Toole a été raillé sur les climatosceptiques au sein de son parti, Jagmeet Singh n’a pas été en mesure de dire ce qu’il ferait de l’oléoduc Trans Mountain, Yves-François Blanchet a été critiqué pour son bilan à titre de ministre de l’Environnement du Québec et Annamie Paul n’a pas convaincu.

En revanche, ce volet de la joute oratoire a donné lieu à des attaques corsées.

Le chef conservateur, par exemple, a lancé ceci à son adversaire libéral, qui promet de réduire de 40 % les émissions de GES d’ici 2030 par rapport à 2005 : « Il a de grandes ambitions ; c’est en partie la raison pour laquelle nous sommes en élections en pleine pandémie […], mais il n’a pas de réalisations. »

Le chef néo-démocrate, dont le programme environnemental comporte des zones d’ombre, s’est tout de même permis de se poser en solution de rechange à l’éternelle alternance libérale-conservatrice. « Laissez-moi vous dire ceci : vous n’êtes pas pris avec ces deux-là. Il est toujours possible de faire mieux », a déclaré Jagmeet Singh.

La soirée a été marquée par de nombreux échanges cacophoniques. L’animatrice du débat en a souvent perdu le contrôle.

Début du vote par anticipation

Le débat survient à la veille du début de la période du vote par anticipation au Canada. Les électeurs peuvent se présenter au bureau de scrutin qui leur a été attribué, et ce, du vendredi 10 septembre au lundi 13 septembre, entre 9 h et 21 h.

Il est aussi possible d’envoyer son bulletin de vote par la poste, à condition de l’avoir réclamé au préalable sur le site web d’Élections Canada, ou encore à n’importe quel bureau d’Élections Canada, d’ici le mardi 14 septembre.

Débat des chefs en anglais

Cinq moments forts

Trudeau, un « vrai féministe » ?

Chez les verts, la cheffe Annamie Paul a durement attaqué Justin Trudeau dès le départ, en affirmant qu’elle « ne croit pas que M. Trudeau est un vrai féministe ». « Un féministe ne pousse pas les femmes en dehors de son parti », lui a-t-elle dit, en citant les cas très médiatisés de Jane Philpott, Jody Wilson-Raybould dans les dernières années. Mme Paul répondait ainsi au chef libéral, qui disait « avoir pris plusieurs mesures » pour s’attaquer aux violences sexuelles, surtout à l’endroit des femmes, dans l’armée.

Blanchet talonné sur la loi sur la laïcité

Yves-François Blanchet a été talonné dès le départ sur le racisme systémique et la « loi 21 » et le projet de loi 96, que l’animatrice Shachi Kurl n’a d’ailleurs pas hésiter à qualifier de « discriminatoires ». « Vous pouvez répéter autant de fois que vous voulez que ces lois sont discriminatoires. Nous disons qu’elles sont légitimes et qu’elles s’appliquent sur le territoire québécois », a répondu le bloquiste, en soutenant que la loi reflète « les valeurs » des Québécois. Plus tard, lorsqu’une journaliste lui a demandé ce qu’il ferait pour lutter contre le racisme systémique au Québec, M. Blanchet a dit avoir « reconnu l’existence du racisme systémique », mais déploré que l’expression soit « devenue un outil politique » pour traiter les Québécois de racistes.

Singh n’épargne pas les libéraux

Alors que les débats entourant la réconciliation étaient bien entamés, le chef du NPD, Jagmeet Singh, a décoché une flèche bien sentie vers Justin Trudeau. « Comment voulez-vous restaurer la confiance quand vous avez un premier ministre qui s’agenouille un jour, puis qui emmène des enfants autochtones devant la Cour ? », a-t-il lancé, en faisant ainsi référence à la contestation récente du gouvernement Trudeau de deux décisions du Tribunal canadien des droits de la personne sur des enfants autochtones retirés à leurs familles. « Vous aimez cette ligne. Mais ce n’est pas la réalité », lui a répondu M. Trudeau, pour qui la démarche avait simplement pour but de fixer le juste niveau de compensations.

O’Toole et le pétrole canadien

Lorsque questionné sur ce qu’il ferait pour réduire les émissions de GES et les subventions pétrolières, le chef conservateur Erin O’Toole a indiqué que « le secteur des ressources naturelles » canadien est un « chef de file en matière de gouvernance environnementale ». Il a toutefois prévenu que la production du pétrole et d’autres ressources devait continuer au Canada, du moins pour le moment. « Chaque fois que des ressources canadiennes sont retirées de la chaîne d’approvisionnement mondiale, savez-vous qui comble cette lacune ? L’Arabie saoudite, le Venezuela, la Russie », a-t-il insisté.

Rééquilibrer ou pas le budget ?

C’était une question prévisible pour Justin Trudeau : que dites-vous aux futures générations qui craignent de ne pas être en mesure de payer vos dépenses ? Alors que la plateforme libérale entraînera des nouvelles dépenses de 78 milliards, le chef libéral s’est de nouveau justifié jeudi par le fait qu’il faut être « ambitieux » pour sortir de la pandémie. « Il est important de rester fiscalement responsable », a-t-il toutefois néanmoins dit, en refusant de se prononcer à savoir s’il est important pour lui d’équilibrer le budget, comme l’a promis Erin O’Toole, qui veut le faire dans la prochaine décennie.

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