Pénurie et hausse du prix du bois

Les besoins du Québec d’abord, les exportations ensuite

De l’apprenti bricoleur au constructeur résidentiel, les besoins en bois sont criants. Pour répondre à la demande et freiner la flambée des prix, le matériau produit au Québec devrait, en priorité, fournir le marché intérieur avant de prendre la route des États-Unis, affirme l’Association québécoise de la quincaillerie et des matériaux de construction (AQMAT) dans une lettre envoyée mercredi au premier ministre François Legault.

Si cette solution semble intéressante pour l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec, elle ne représente toutefois pas une voie à privilégier pour la Fédération des producteurs forestiers du Québec et le Conseil de l’industrie forestière du Québec.

« Nous manquons cruellement de bois pour servir l’écosystème de la construction d’ici. Et contrairement aux apparences, il ne s’agit pas d’une situation temporaire qui se résorbera une fois le combat gagné contre la COVID-19 », écrit Richard Darveau, président et chef de la direction de l’AQMAT, dans sa lettre, que La Presse a obtenue. « Le déséquilibre structurel entre l’offre et la demande est davantage attribuable à un boom dans l’immobilier résidentiel aux États-Unis qui, selon tous les observateurs, n’est pas près de s’estomper. »

« Notre nation a une longue tradition de promotion de son patrimoine. Que ce soit avec l’hydroélectricité, les produits laitiers ou les biens culturels, ajoute-t-il. Nous sommes un pays ouvert aux échanges économiques mondiaux, mais pas au prix de mettre en péril des pans jugés essentiels à notre bien-être. »

En entrevue avec La Presse, M. Darveau a martelé qu’il fallait inciter les scieries, notamment par des mesures fiscales avantageuses, à répondre davantage aux besoins québécois. « Le prix va se stabiliser tout seul s’il y a un volume qui est un peu plus protégé, si on a des contrats à moyen ou à long terme, soutient-il. Les producteurs, les scieries préfèrent envoyer [le produit] aux États-Unis parce que c’est plus simple d’envoyer du bois peu transformé en vrac à des Américains qui achètent du gros volume. »

« Résultat appréhendé d’un tel laissez-faire : on augmentera l’exploitation des forêts publiques pour fournir plus de bois aux Américains, affirme-t-il dans sa missive adressée au premier ministre du Québec. Si l’État québécois avec l’ensemble des joueurs de l’échiquier socio-économique n’intervient pas – et rapidement –, nous deviendrons importateurs. »

Du côté de l’APCHQ, François Bernier, vice-président principal Affaires publiques, fait aussi ce constat.

« On a beaucoup de bois dans nos réserves, mais on a de la misère à le garder chez nous. »

— François Bernier, vice-président principal aux affaires publiques de l’Association des professionnels de la construction et de l’habitation du Québec

« Il faut répondre aux besoins de logement des Québécois. Il y a des grands projets aussi qui ont besoin de bois, ajoute-t-il. Il faut trouver une façon de le faire. »

Selon lui, au Québec, on valorise peu le bois, sa transformation pour en faire des poutrelles, des fermes de toit. Il estime que si l’industrie transformait elle-même davantage le matériau, il serait ensuite plus facile de la garder de ce côté-ci de la frontière. « Si on avait une façon de s’approvisionner et d’assurer une circulation au Québec de ce bois-là, on s’aiderait. [On ne veut pas] empêcher l’exportation, mais positionner le marché québécois pour qu’il puisse s’approvisionner. »

L’importance des exportations

Rappelons qu’en moyenne, près de la moitié du bois d’œuvre québécois est acheminée chez nos voisins du Sud, selon le Conseil de l’industrie forestière du Québec, qui représente 300 entreprises actives notamment dans le domaine du sciage, des panneaux et des pâtes et papiers. Et son président-directeur général, Jean-François Samray, insiste sur l’importance de ces échanges avec les États-Unis.

« C’est évident que les exportations de bois aux États-Unis, c’est important pour la balance commerciale du Québec, dit-il. C’est également ce qui a permis à de nombreuses entreprises de passer à travers la crise économique de la dernière décennie. Le marché de la construction au Québec était vraiment à sa plus simple expression. La demande locale ne permettait pas d’avoir des volumes suffisants pour garder les scieries ouvertes. Il a fallu développer des marchés, il a fallu avoir des clients du côté américain. »

S’il reconnaît qu’il faut trouver des solutions pour satisfaire la demande locale et pour rééquilibrer l’offre et la demande, notamment en augmentant les volumes qui sortent des forêts privées, M. Samray soutient que cela ne doit pas se faire au détriment des clients américains.

« La journée où l’industrie va ralentir, où tout le monde aura construit ce qu’il avait à construire, il faudra, si on ne veut pas fermer des usines et mettre des gens au chômage, avoir des marchés. »

— Jean-François Samray, président-directeur général du Conseil de l’industrie forestière du Québec

« Notre industrie forestière doit desservir ses clients, qu’ils soient chez nous ou à l’étranger », ajoute pour sa part Vincent Miville, directeur général de la Fédération des producteurs forestiers du Québec.

Celle-ci représente 134 000 propriétaires forestiers. Parmi eux, de 15 000 à 20 000 vendent du bois rond à l’industrie, qui le transforme ensuite en bois d’œuvre, dont une partie est envoyée aux États-Unis.

« C’est une situation exceptionnelle en ce moment, rappelle M. Miville. Personnellement, je ne vois pas de solution à court terme. Je pense que le marché va finalement se résorber parce que les prix sont tellement élevés en ce moment, je serais surpris qu’il puisse rester à des niveaux élevés aussi longtemps que ça. »

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