Chronique

L’inquiétante érosion du marché des actions canadiennes

Les titres boursiers d’entreprises canadiennes, qui occupaient il y a tout juste 20 ans une place de choix dans les portefeuilles de placements des gestionnaires de caisse de retraite, représentent aujourd’hui moins de 5 % de leurs actifs totaux sous gestion, contre 28 % en 2000. Manifestement, le marché canadien des actions n’a plus la cote, même chez nous, une situation qui commence à inquiéter.

Le président de la firme de gestion de placements LetkoBrosseau, Daniel Brosseau, a décidé mardi de relayer les dernières statistiques de l’Association canadienne des gestionnaires de caisses de retraite, statistiques qu’il juge préoccupantes.

En 2000, les actions canadiennes représentaient 28 % des actifs des grandes caisses de retraite canadiennes et composaient 51 % de leur portefeuille d’actions. Vingt ans plus tard, les actions canadiennes ne représentent que 4,3 % des actifs totaux sous gestion des caisses de retraite canadiennes et ne comptent plus que pour 13,5 % de leurs portefeuilles d’actions.

C’est la course à la diversification, Daniel Brosseau parle même de « sur-diversification », qui a entraîné cette rapide et constante marginalisation du marché canadien des actions au profit des actions étrangères et d’autres catégories d’actifs telles que les participations privées, l’immobilier ou les infrastructures.

On le dit et on le répète depuis la fin des années 1980, la Bourse canadienne ne représente que 3 % du potentiel de rendement boursier dans le monde, et il est donc normal et même sain de chercher à diversifier ses sources de gains sur les marchés étrangers.

Cette diversification géographique a aussi été amplifiée par la trop grande concentration de titres du secteur de l’énergie et des ressources naturelles qui caractérisent depuis longtemps le marché boursier canadien. Mais cette migration de capitaux canadiens vers les marchés étrangers n’est pas sans conséquence.

« Quand les gestionnaires de grandes caisses de retraite canadiennes envoient à l’étranger l’épargne des travailleurs canadiens, ce sont des fonds importants qui quittent le pays et des fonds qui ne servent pas ici à créer des emplois et à générer de l’innovation », déplore le gestionnaire de carrière.

Daniel Brosseau souligne que l’indice S&P/TSX a généré depuis 1988 un rendement annualisé de 8,7 %, contre 7,8 % pour l’indice MSCI des actions étrangères durant la même période.

C’est beau, diversifier à l’international et chercher à augmenter ses chances de rendement, mais le marché canadien a mieux fait au cours des 35 dernières années.

« Les caisses de retraite au Japon investissent 50 % de leurs actifs dans des actions japonaises, c’est 44 % en Corée, 31 % en Norvège. Nous, si on se limite à 3 % au Canada, on devient l’exception dans le monde », prévient le gestionnaire.

Causes et effets multiples

Outre le besoin de profiter de la diversification géographique des marchés, beaucoup de gestionnaires de caisses de retraite ont préféré privilégier d’autres catégories d’actifs pour éviter la réglementation canadienne trop tatillonne en matière de divulgation financière.

« La loi canadienne a été modifiée il y a une trentaine d’années pour assurer une plus grande transparence dans la reddition de comptes en obligeant les gestionnaires à comptabiliser les fluctuations de prix sur une base quotidienne. Quand les marchés reculent de plus de 30 % comme en 2020, ça donne un trop grand choc alors que l’on sait que les marchés vont se replacer.

« On a donc décidé d’investir dans des produits moins visibles, comme les participations privées, l’immobilier ou les infrastructures, des placements qui ne sont pas réévalués sur une base quotidienne », explique Daniel Brosseau.

Cette migration est toutefois en train de tarir le marché des actions canadiennes, qui pourrait disposer davantage de capitaux et être beaucoup plus liquide qu’il ne l’est aujourd’hui.

Ce qui explique aussi que l’on enregistre depuis une bonne dizaine d’années beaucoup moins de nouvelles inscriptions en Bourse puisque les entreprises peuvent trouver des capitaux ailleurs et qu’elles n’entrevoient pas nécessairement de valorisation potentielle d’être inscrites à la cote.

« Les épargnants canadiens investissent plus en Chine qu’ils ne le font au Canada alors qu’ici on connaît les entreprises, le cadre légal, le système bancaire… La situation est devenue nettement exagérée. »

— Daniel Brosseau, président de la firme de gestion de placements LetkoBrosseau

Daniel Brosseau ne souhaite pas que l’on impose aux gestionnaires de caisses de retraite des contraintes qui les forceraient à investir davantage dans des titres canadiens, comme doivent le faire les fonds fiscalisés comme le Fonds de solidarité FTQ ou Fondaction de la CSN.

Fait à souligner, la Caisse de dépôt est la caisse de retraite canadienne qui maintient un pourcentage d’actions canadiennes parmi les plus élevés au Canada, avec près de 20 % d’actions canadiennes dans son vaste portefeuille de 191 milliards. Chez LetkoBrosseau, le pourcentage d’actions canadiennes atteint 40 %.

Si les grands investisseurs recommençaient à s’intéresser au marché public canadien, on aurait une plus grande variété de titres, plus d’occasions de placements et on aurait un marché plus liquide. Bref, on pourrait enrayer l’érosion.

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