La face cachée de l’arrivée des migrants

Manque de ressources. Manque d’argent. Manque de tout. Les organismes communautaires subissent les contrecoups de l’arrivée massive des demandeurs d’asile par le chemin Roxham et à l’aéroport Montréal-Trudeau.

Un dossier de Suzanne Colpron et Martin Tremblay

« On est habitués à la misère, mais pas autant »

Colette Casavant dirige un organisme de soutien aux parents dans le besoin depuis 28 ans.

Au début, les familles venaient du quartier, dit-elle. Elles étaient autour de 20. Leur nombre a augmenté au fil des ans. Mais depuis la réouverture de la frontière canado-américaine et du chemin Roxham, la demande a explosé. L’organisme Entre mamans et papas, de l’est de Montréal, aide aujourd’hui 700 familles, en majorité des demandeurs d’asile haïtiens.

« On est fatigués, avoue Mme Casavant. C’est beaucoup de travail et on manque de tout. »

Le téléphone sonne sans arrêt, et beaucoup d’organismes, de CLSC et d’hôpitaux leur recommandent des clients.

« Les intervenants sont un peu en état de choc. J’ai l’impression que c’est la première fois qu’ils font affaire avec tant de misère. Une fois, ils nous ont recommandé une femme. Ça faisait quatre jours qu’elle n’avait pas mangé. Elle ne parlait quasiment pas. Ici, on est habitués à la misère, mais pas autant. »

— Colette Casavant, directrice d’Entre mamans et papas

L’un de ses 10 employés, Benoit Perrier, fait remarquer qu’on parle beaucoup de chiffres dans les médias, quand il est question des migrants, mais peu des organismes et des institutions qui leur viennent en aide. « Notre équipe est à bout de souffle, car les familles arrivent au pays en mode survie, avec tellement peu de ressources », note-t-il.

Des mois d’attente

Entre mamans et papas occupe un petit immeuble de trois étages, rue de Rouen. L’organisme offre des services de dépannage, de la préparation lactée pour nourrisson, de la nourriture pour bébé et des couches. Mais sa mission est plus large. Moyennant 15 $, les parents peuvent devenir membres et avoir accès à une foule de services et d’activités.

Le problème, c’est la liste d’attente. Les familles doivent patienter trois mois avant leur rendez-vous.

« On a un minimum de 20 demandeurs d’asile qui nous appellent chaque jour et on est obligés de les refuser », explique Véronique Clément, qui travaille pour l’organisme depuis 17 ans.

« C’est la première fois qu’on doit faire ça. On leur dit de nous rappeler en janvier parce que si on continue comme ça, la madame qui attend va passer dans un an. C’est impossible. Et c’est sans compter les hôpitaux, les travailleuses sociales et le CLSC qui nous réfèrent du monde. »

— Véronique Clément, employée d’Entre mamans et papas

Toutes les 45 minutes

Mme Clément enchaîne les rendez-vous dans une petite pièce au sous-sol de l’immeuble. De 10 à 12 familles défilent chaque jour, à raison d’une toutes les 45 minutes.

« Et voilà pour vous, madame, ça va être plus facile pour mettre le bébé », dit-elle à une maman venue du Congo, en installant devant elle un siège pour son bébé de 5 mois.

« Pour monsieur, ajoute-t-elle, en s’adressant à l’homme, assis à côté, on vous attendait pour la grandeur des vêtements. Le bébé habille plus du 18 mois, je crois. Est-ce que vous connaissez la pointure de chaussures pour les filles de 3 ans et de 5 ans ? »

« Pour la fille de 5 ans, c’est numéro 13 », répond le père de 42 ans. « Pour la fille de 3 ans, numéro 10. »

« Parfait, enchaîne Mme Clément. Je vous prépare vos sacs. »

Au mur, des étagères sont remplies de vêtements, pliés et rangés. Et dans la petite pièce voisine, des frigos et des étagères contiennent des fruits, des légumes, des produits laitiers, de la viande et des conserves. Un employé va chercher les denrées une fois par semaine chez Moisson Montréal. Ce lundi-là, on lui a remis des avocats, des haricots en conserve, des champignons en dés…

Quand les réserves sont épuisées, les familles doivent s’adresser à d’autres organismes.

« La semaine passée, je suis allée acheter pour 1200 $ de nourriture de bébé. Ça a duré une semaine, raconte Colette Casavant. Habituellement, ça durait un mois. »

— Colette Casavant, directrice d’Entre mamans et papas

Elle ajoute qu’il n’y a aucune aide gouvernementale supplémentaire pour servir cette clientèle. « Dans le temps de la COVID, j’ai fait des demandes et j’ai eu tous les financements dont j’avais besoin, dit-elle. On avait un service d’urgence, on mettait les sacs à l’extérieur, ça roulait. Mais là, c’est comme si tout le monde fermait les yeux. »

« C’est honteux »

Entre mamans et papas est situé dans Hochelaga-Maisonneuve, mais sert tout Montréal.

Son budget tourne autour de 728 000 $ par an : 300 000 $ pour le service de dépannage vestimentaire et alimentaire, et le reste pour les autres services et activités.

Québec lui accorde 362 500 $ en subventions, mais de cette somme, seulement 15 000 $ sont alloués au service de dépannage vestimentaire et alimentaire, qui croule sous les demandes d’aide. Le reste provient en bonne partie de dons de fondations, de congrégations religieuses et d’entreprises privées.

« Là, je suis en train de rappeler les fondations pour leur demander de l’argent, dit Mme Casavant. Les 18 000 $ qu’ils nous ont donnés ont duré six mois au lieu d’un an, par exemple. Si je ne faisais pas de demandes aux fondations, il n’y aurait pas de services. Les fondations, elles viennent visiter, elles aiment le travail qu’on fait et elles sont fidèles. J’aimerais vraiment ça que le gouvernement vienne nous voir ; 15 000 $ par an, c’est honteux. »

Besoin d’un coup de pouce

De nombreux autres organismes communautaires auraient besoin d’un coup de pouce.

« Bien sûr que l’arrivée des demandeurs d’asile a des répercussions », lance Marjorie Villefranche, directrice générale de la Maison d’Haïti. « Régulièrement, je demande à la coordonnatrice de me faire des rapports. Cette semaine, elle avait 147 dossiers, juste des demandeurs d’asile. »

Québec ne finance que l’aide au logement, précise-t-elle. « Et vous savez qu’une famille de demandeurs d’asile n’a pas besoin que d’un logement. Donc, tout le reste, on le fait sans financement. On les aide à s’installer, à remplir et signer les documents, à inscrire les enfants à l’école, à trouver des meubles, à faire les demandes de permis de travail, de ceci, de cela. »

Le Carrefour le Moutier, un organisme de première ligne situé dans le Vieux-Longueuil, constate aussi une augmentation de la demande depuis quelques mois. « C’est sûr qu’on voit qu’il y a des besoins, assure Héléna Roulet, directrice. Il y a plus de personnes qui cognent à notre porte. Et ce qu’on voit, c’est la complexité des cas. »

26 846

Nombre d’interceptions de migrants faites par la GRC à la frontière entre le Québec et les États-Unis, sur un total de 27 052 interceptions pour l’ensemble du Canada, de janvier à septembre.

Source : gouvernement du Canada

7285

Nombre de personnes ayant présenté une demande d’asile à l’aéroport Montréal-Trudeau entre janvier et septembre.

Source : gouvernement du Canada

La renommée internationale du chemin Roxham

C’est un ami de Montréal qui lui a conseillé de venir au Canada par le chemin Roxham.

Wilkins Sylvain, 42 ans, habitait alors au New Jersey dans la famille de sa mère avec sa femme, Fernande Juste, et leur petit garçon de 3 ans.

« On dormait par terre dans le salon depuis six mois », dit Fernande, 33 ans, son bébé de 2 mois dans les bras.

Wilkins n’avait pas de travail au New Jersey. Le 17 janvier 2022, il a donc décidé de suivre les conseils de son ami. Il a acheté un billet de bus au coût de 150 $ pour aller à Plattsburgh. Puis, de Plattsburgh, il s’est rendu au chemin Roxham en taxi, comme le font des centaines de migrants chaque semaine depuis janvier.

Fernande craignait de se faire arrêter par la police et envoyer en Haïti. Elle a préféré attendre qu’il soit au Canada avant de le suivre, 10 jours plus tard.

« Je vais mourir ici, mais je ne retourne pas en Haïti », jure-t-elle.

Sur la route

Le couple avait fui Haïti au milieu des années 2010. Dans ce pays, le plus pauvre des Caraïbes, le salaire minimum est de 0,50 à 1,00 $ de l’heure. Sans parler des gangs armés et des enlèvements.

Le premier pays où ils ont séjourné est le Chili. Wilkins et Fernande pensaient y rester toute leur vie, mais ils sont partis au bout de trois ans et demi, faute de travail.

La majorité des familles de demandeurs d’asile qui viennent cogner à la porte de l’organisme communautaire Entre mamans et papas, dans Hochelaga-Maisonneuve, arrivent du Chili et du Brésil, où elles ont entrepris la longue migration vers le Canada, par voie terrestre.

« Les gens sont épuisés mentalement et physiquement, explique Colette Casavant, directrice de l’organisme. Des fois, ça fait quatre ans qu’ils ont quitté leur pays. Ils ont beaucoup marché. »

Le voyage est effectivement long et périlleux. Ceux à qui La Presse a parlé ont suivi à peu près la même route et payé des passeurs bien organisés pour entrer au Canada.

« Ça nous a coûté 6000 à 7000 $ », précise Wilkins.

« On a traversé une dizaine de pays : Bolivie, Pérou, Équateur, Colombie, Panamá… »

Seuls ? « Non, avec un groupe de 72 personnes. »

À l’approche de chaque frontière, les migrants devaient descendre du bus, traverser à pied, de préférence la nuit, et monter à bord d’un autre bus de l’autre côté.

À Turbo, en Colombie, port de 163 000 habitants de la côte caraïbe, ils ont pris un bateau pour traverser le golfe afin de rejoindre le Panamá, d’où ils ont entamé une traversée de la jungle, dans des montagnes, qui a duré 10 jours.

« On a vu plusieurs personnes mortes. Il y en avait d’autres qui ont décidé de rester dans la jungle. Elles avaient des blessures aux pieds et n’étaient pas capables de continuer. »

— Fernande Juste

Rendus au Mexique, les gens se sont dispersés, dit Wilkins. Fernande et lui sont restés un mois avant de franchir la frontière américaine, le 28 juillet 2021.

« Quelqu’un » leur a dit comment traverser le Rio Grande pour entrer au Texas. Un taxi les attendait de l’autre côté.

En tout, ils ont passé sept mois aux États-Unis, dont six au New Jersey.

Depuis le 3 mars, ils vivent dans un appartement de Cartierville. Le loyer est de 880 $ par mois. Ils touchent de l’aide sociale et un montant additionnel pour le lait maternisé. Mais ça ne suffit pas. Ils ont besoin de nourriture, de vêtements, de meubles…

« On a juste un lit pour quatre », confie Fernande, qui a mis au monde son 2enfant le 21 août, à Montréal.

« Je serais mort »

Le parcours de Junior, 42 ans, et de sa famille est semblable, à la différence qu’ils sont partis du Congo pour aller au Brésil.

Mais lorsqu’ils ont décidé de quitter le Brésil, en 2018, après y avoir passé deux ans, ils sont montés à bord d’un bus avec d’autres migrants, comme Wilkins et Fernande. Ils ont pris le même bateau en Colombie pour regagner les côtes du Panamá et ont marché, tout comme eux, pendant 10 jours dans la jungle.

« Je serais mort si j’étais resté au Congo », confie Junior.

Sa femme a accouché d’une petite fille, à São Paulo, en mars 2017. Elle était de nouveau enceinte quand ils ont décidé de partir, en laissant tout derrière.

Aux États-Unis, ils se sont installés à Brunswick, dans le Maine, où ils ont passé deux ans. C’est là qu’est née leur 2fille.

« J’avais entendu dire qu’un autobus partait de New York pour aller au chemin Roxham, raconte-t-il. Nous étions quatre, c’était 250 $ par personne, 1000 $ en tout, mais j’ai offert 900 $ et ils ont accepté. »

La famille a franchi le passage du chemin Roxham à la fin de mars 2022. Après avoir été hébergée pendant six semaines au YMCA, elle a déménagé dans un appartement de Montréal-Nord.

« Nous manquons d’argent, mais nous avons la paix, souffle Junior. Mon rêve, c’était d’arriver au Canada pour l’avenir de mes enfants. »

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