Entrevue avec Chloé Lacasse

Rentrer chez soi

Œuvre intime et lumineuse sur la mort et le deuil, Les eaux claires est le nouveau projet de Chloé Lacasse qui se décline sur scène, sur album et en livre. Nous l’avons rencontrée en répétition avec le metteur en scène Benoit Landry, alors qu’elle s’apprête à présenter son spectacle à Espace Go.

Seule sur scène, Chloé Lacasse raconte des souvenirs sur le ton de la confidence, mais avec un sourire dans la voix – elle évoque les différentes tapisseries de sa maison d’enfance, les voyages à Ogunquit avec la « grand-mère stressée » qui stressait sa mère.

Puis, elle passe au piano et chante La navette, l’une des huit bouleversantes chansons qui figurent sur son album lancé il y a deux semaines, qui évoquent toutes avec justesse et pudeur la maladie et la mort de sa mère.

Derrière, sur de grands panneaux, des projections. Autour, trois musiciens discrets. L’ambiance est recueillie et sobre. Mais après avoir assisté à une vingtaine de minutes de répétition, on demande à Chloé Lacasse de quelle façon elle arrive à ne pas pleurer sur scène avec un sujet aussi chargé émotivement. Elle sourit.

« Ça se peut. C’est une œuvre longtemps digérée, écrite il y a cinq ans, sur un deuil qui date de ma foi… 16 ans ! Je n’aurais pas pu le faire il y a 10 ans sans pleurer. Je n’aurais même pas pu l’écrire, en fait. C’est sûr que ça me prend parfois à la gorge, mais ça va. Le but est que les gens pleurent, pas moi ! »

« Il faut dire qu’on l’a beaucoup pleuré avant », ajoute le metteur en scène Benoit Landry, ami de très longue date, qui a été à ses côtés tout au long du processus de création. « On l’a pleurée quand on enregistrait l’album. En répétition, les premières fois. Puis, c’est devenu quelque chose. »

Chloé Lacasse a commencé à travailler sur Les eaux claires il y a cinq ans, après la mort de son père et son retour dans la maison familiale. Il a vite été évident pour celle qui a toujours eu de la difficulté à choisir entre la musique et le théâtre qu’elle devait en faire une œuvre multidisciplinaire, assumant ainsi son « hybridité naturelle ».

« J’avais l’impression que je touchais à ce que je pouvais apporter de plus personnel, que j’étais au plus proche de mon âme d’artiste. Comme si je retournais chez moi. »

— Chloé Lacasse

D’une énorme masse de matière première, Chloé Lacasse a extrait des chansons, mais aussi des monologues, qui, mis ensemble, forment le fil de son histoire. Un récit intime qui touche à l’universel, comme l’a fait Michel Rivard dans L’origine de mes espèces.

« Je pense que c’est être allée autant dans le personnel qui fait que les gens se reconnaissent », avance l’artiste de 38 ans, qui souhaite qu’on sorte du spectacle avec la conscience de la beauté du quotidien et l’« envie d’en prendre soin ».

« Je ne voulais pas que ce soit un journal intime. Que les gens se disent : “Pauvre petite, ç’a été bien dur”… Parce que c’est un hommage à la vie. Ç’a été des deuils difficiles, mais j’ai eu une belle enfance, et je me suis rendu compte que c’était précieux. C’est le plus grand enseignement de ma vie. Mais au lieu d’arriver avec une morale, j’arrive en racontant le plus petit. »

Chloé Lacasse a toujours eu le sens du détail, et en retournant vivre dans la maison de son enfance, ce sont justement les souvenirs sensoriels qui sont remontés en elle, les ambiances, les émotions, la lumière au petit matin.

C’est dans ce même esprit que le spectacle a été conçu, précise Benoit Landry. « Il repose sur une somme de détails et non sur un gros concept. On est dans l’intimité, pas dans les sparages. »

Se déposer

Tous deux espèrent que Les eaux claires pourra partir en tournée – il en a manifestement le potentiel. Mais au-delà du spectacle, il y a aussi l’album, le troisième de Chloé Lacasse, qui arrive sept ans après Lunes, et qu’elle a écrit, composé, arrangé, réalisé.

« J’en suis très contente. C’est l’album le plus sans compromis que j’ai fait. Mais je sais que ce n’est pas un album de liste Spotify, on n’est pas dans le hype. Je souhaite surtout qu’il devienne un espace où les gens pourront se déposer. »

— Chloé Lacasse

« C’est un album qui fait du bien, mais il demande de l’attention. On ne peut pas l’écouter en jasant », estime Benoit. Elle opine.

« Oui, quand on l’écoute, le temps s’arrête un peu. Mais il me semble qu’on a besoin de ça dans ce monde. »

Il y a aussi de la bienveillance et de la douceur dans cette œuvre qui peut « brasser ou apaiser », qui parle de la force des liens au-delà du temps et de la mort. Chloé Lacasse y a trouvé, en tout cas, beaucoup de réconfort.

« Ça m’a ramenée dans ma lumière d’enfant. Et je m’ennuie moins de mes parents parce que j’ai l’impression d’être avec eux. Ça m’a fait du bien. Ç’a aussi été des années très occupées comme musicienne. Je n’étais pas plongée là-dedans durant trois mois ; j’y retournais de temps en temps, sans le dire à personne. Je l’ai fait à travers la vie, et c’est ce que je voulais. Un endroit calme. »

Benoit intervient. « Elle a aussi eu un enfant à travers tout ça, by the way ! » Ils rigolent, elle rougit un peu.

« Oui, et je suis contente d’avoir fini ce spectacle avant d’être maman. Ça parle de notre existence, de se retrouver seul après le départ de ses parents. Quand tu as un enfant, tu es moins bouddhiste dans ta façon de voir la mort parce que tu es de nouveau lié viscéralement à quelqu’un. »

La roue tourne, d’autres souvenirs se préparent, et c’est là toute la beauté de la vie. Chloé Lacasse l’a bien compris.

Les eaux claires, à Espace Go, du 12 au 17 octobre.

chanson

Les eaux claires

Chloé Lacasse

Quartier générald’étoiles

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