Ground Zero

Une visite pas comme les autres

New York — On ne visite pas un mémorial comme n’importe quel autre site touristique, et c’est encore plus vrai pour Ground Zero. Lieu de recueillement qui nous rappelle les attentats terroristes du 11 septembre 2001, c’est aussi le lieu de sépulture de centaines de victimes. Comment se préparer et, surtout, comment parler aux enfants quand on planifie une visite dans un endroit aussi chargé de sens ? Nous en avons discuté avec Clifford Chanin, vice-président exécutif et directeur adjoint des programmes du Musée et mémorial national du 11-Septembre.

Que voulait-on transmettre aux visiteurs en créant ce musée ?

Le premier objectif, bien sûr, c’était d’informer les gens à propos des faits qui se sont produits ici. Et c’est encore le cas aujourd’hui. Vingt ans plus tard, il y a toute une génération qui ignore ce qui s’est passé. C’était aussi un mémorial, un lieu pour honorer la mémoire des victimes, ainsi qu’un symbole de reconnaissance pour ceux et celles qui sont venus sur le site pour apporter leur aide, le jour même ou au cours des mois qui ont suivi. Et enfin, c’est un lieu où on peut réfléchir au fait que le monde s’est transformé dans la foulée de cet évènement.

Comme institution, qu’avez-vous mis en place pour que les visiteurs adoptent une attitude respectueuse ?

Je dirais que pour 99 % de nos visiteurs, cela va de soi. Soit ils ont un souvenir de ce qui s’est passé, soit ils accompagnent quelqu’un qui a un souvenir de ce qui s’est passé. Ça s’organise plus ou moins tout seul et c’est remarquable de voir ça. Évidemment, autour du mémorial qui est « situé dans » la ville, l’atmosphère n’est pas exactement la même qu’à l’intérieur du musée, mais ça demeure quand même, à mon sens, très respectueux. Depuis des décennies, on a enseigné aux gens l’importance du devoir de mémoire, on leur a répété qu’un lieu comme Ground Zero était un bien civique, que c’était quelque chose d’important. Même les enfants comprennent instinctivement l’importance de leur visite. Il y a des fois où des gens prennent des selfies – c’est normal, ça fait désormais partie de nos vies – et que c’est un peu plus bruyant, mais ça ne me gêne pas trop. On accueille des millions de visiteurs chaque année et dans l’ensemble, ça se passe vraiment bien.

Y a-t-il une façon particulière de présenter vos contenus aux enfants ?

Oui, nous avons beaucoup de programmes éducatifs destinés aux écoliers qui viennent avec leur classe. Au départ, on avait décidé d’offrir ces programmes à partir de la 5e année, soit pour les 10 ans et plus, mais on a reçu tellement de demandes de classes plus jeunes qu’on a baissé la limite jusqu’à l’âge de 7 ou 8 ans. Les parents peuvent aussi consulter nos documents de préparation en vue de leur visite, sur notre site internet. Et sur place, nous avons du personnel qui est formé pour répondre aux questions.

On peut dire que vous avez développé une expertise unique au monde ?

Depuis l’inauguration du musée, nous sommes devenus une référence pour les autres communautés touchées par des évènements semblables (attentats terroristes, meurtres de masse, etc.). Sous l’égide du musée, moi et d’autres collègues sommes personnellement impliqués dans le développement d’autres projets. Par exemple, à Paris, je suis membre du comité de préfiguration d’un musée à la mémoire des victimes françaises du terrorisme depuis 50 ans. Que ce soit à Paris, Oslo, Orlando, Innsbruck, Sandy Hook… notre expertise est recherchée partout.

Les familles des victimes ont eu voix au chapitre dans la création du Musée et du mémorial. Pouvez-vous nous en parler ?

L’histoire de nos rapports avec les familles remonte à 2002 et pour moi, personnellement, à 2005. C’est une longue histoire. Au début du processus, il fallait trouver la manière dont nous allions réagir à ces évènements, et au fardeau qu’il représentait pour nous. Ensuite, il fallait réfléchir à la manière dont on allait présenter cette histoire – et des milliers d’êtres chers – au monde entier. C’est quelque chose qui exigeait une réflexion très approfondie.

En 2006, nous avons lancé une série de réunions trimestrielles avec toutes les communautés touchées par les attentats du 11 septembre : les familles des victimes, les survivants, les pompiers, les secouristes, les résidants du quartier… J’ai animé ces rencontres pendant huit ans ! C’est un travail de très longue haleine et nous avons été guidés par un souci de transparence. Bien sûr, on voulait ouvrir un musée. Mais on voulait aussi laisser aux gens concernés le temps d’encaisser le choc et de participer à la réflexion.

Au début du processus, on a fait des présentations plus générales qui expliquaient en quoi consiste un musée, quelle est la déontologie qui guide la prise de décisions, etc. Nous avons aussi beaucoup écouté les familles. On a eu des débats très passionnés… Il faut souligner que les familles ne parlent pas toutes d’une même voix : on a environ 3000 victimes et donc, 3000 familles au sein desquelles chaque membre ne partage pas nécessairement la même opinion. Cela dit, ce ne sont pas toutes les familles qui ont été impliquées. Certaines ne voulaient rien savoir et d’autres voulaient être informées de chaque décision.

Étaient-elles satisfaites du résultat ?

La tension est montée beaucoup juste avant l’inauguration. Les décisions étaient prises, mais le résultat de tout cela n’était pas encore visible et, donc, c’était la marée haute d’angoisse (rires). Mais je vous jure que le jour de l’inauguration, j’ai pratiquement entendu un énorme soupir de soulagement. Même si des personnes pouvaient ne pas être totalement convaincues par certaines approches que nous avions mises de l’avant, tout le monde a réalisé que nous n’avions pas trahi la mémoire de leur être cher, et à partir de ce moment-là, tout est devenu beaucoup plus facile. Le musée a ouvert ses portes en 2014 et les conversations se poursuivent encore aujourd’hui. On retrouve en outre 11 membres des familles des victimes au sein de notre conseil d’administration ainsi que des survivants et des pompiers à la retraite parmi nos bénévoles. Les liens sont tissés serré.

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