La déconsommation ou l’art d’en avoir plus pour son argent

Vous connaissez la déconsommation, cette tendance qui a fait son entrée dans Le Petit Larousse 2021 ? C’est, en quelque sorte, une version moderne de la simplicité volontaire, alimentée par une série de nouvelles technologies, l’urgence climatique et le manque de temps chronique des travailleurs.

La pandémie a fait prendre du poids aux Québécois, et à leur compte en banque, dans bien des cas. De fait, le taux d’épargne a explosé en 2020. Particulièrement parmi les nantis qui n’avaient plus l’occasion de dépenser autant. En 2020, bien que le revenu des ménages québécois ait augmenté de 27 milliards, leurs dépenses ont chuté de 13 milliards.

Cette vaste expérience de déconsommation forcée en a d’ailleurs fait réfléchir plusieurs sur leur mode de vie. Les autres ont encore le temps de s’y mettre.

Certains ont vite réagi, comme en témoignent des reportages déconcertants du site Toronto Life mettant en vedette de jeunes couples qui ont pu acheter un condo en plein cœur de la Ville Reine… grâce au confinement. L’un d’eux avoue franchement avoir économisé 38 000 $ entre mars et septembre 2020. Juste en réduisant ses achats de vêtements, de gadgets, de produits électroniques, ses visites chez le coiffeur, ses sorties et en annulant ses vacances. Un autre couple avait mis 50 000 $ de côté après un an.

Mathématiquement, consommer moins fait épargner et réduit l’endettement. Je ne vous apprends rien. Mais le phénomène de la déconsommation est loin de se résumer uniquement à un meilleur équilibre budgétaire.

D’ailleurs, le prospectiviste et stratège Eric Noël a consacré une étude touffue de 68 pages sur le sujet à la demande de l’Institut du Québec, un organisme qui s’intéresse aux enjeux socioéconomiques de la province. Les causes et les conséquences de cette tendance qui prend de l’ampleur y sont décortiquées et chiffrées. Il avait déjà écrit sur le sujet en 2010 pour Ottawa. Et l’observe depuis le début du millénaire.

La technologie au service de la déconsommation

Eric Noël constate que les économistes consacrent beaucoup d’énergie à débattre du pouvoir d’achat des consommateurs. « Je pense qu’il est temps qu’on ajoute le vouloir d’achat à nos calculs », me dit-il. Ce n’est pas parce qu’on vit dans une société d’abondance que l’on souhaite encore remplir son sous-sol, son garage, son cabanon et son chalet d’une foule de biens de piètre qualité, impossibles à réparer et nocifs pour la planète qui ne servent qu’une fois tous les trois ans.

En fait, on a réalisé qu’il existe des manières d’utiliser son argent de façon plus productive qu’en consommant de manière traditionnelle. Et il s’est développé des outils qui nous permettent d’en avoir plus pour notre argent. Avec Airbnb, par exemple, un propriétaire peut davantage rentabiliser son investissement en immobilier, tandis que son client profite des lieux sans avoir à contracter une hypothèque pour acquérir un chalet.

Une pléiade de plateformes en ligne permettent désormais aux consommateurs de louer des vêtements de maternité (belleandbelly.com), la voiture d’un particulier (getaround.com), son espace de stationnement (justpark.com) et même sa piscine creusée (swimly.com) ! Pour les vacances, il est possible d’échanger son logis (homexchange.fr) et de réserver un souper chez l’habitant (eatwith.com).

On peut aussi emprunter une sableuse dans une bibliothèque d’outils et y utiliser sur place une machine à coudre pour faire ses bas de pantalon (laremise.ca). Les sites de troc se multiplient, tout comme les babillards où l’on donne ses surplus. Tout cela s’ajoute aux services connus d’autopartage Communauto, de location de vélos BIXI et de transport Uber.

En ligne, les ventes de produits usagés explosent. Aux États-Unis, en 2019, le commerce des vêtements déjà portés a crû 21 fois plus rapidement que le marché des vêtements neufs, rapporte Eric Noël. Autre changement de paradigme : c’est bien vu socialement – peu importent ses revenus – de dénicher une aubaine sur Kijiji ou LesPac. Pas pour rien que Facebook s’est mis de la partie.

Des détaillants comme IKEA, H&M et Simons ont aussi flairé la bonne affaire en se lançant dans la vente de produits de seconde main.

Bref, la technologie facilite désormais les achats responsables.

Contrer la « pauvreté temporelle »

« On peut comprendre pourquoi la notion de propriété, pourtant chère à nos grands-parents, fait place au “tout-louer-et-partager-et-rien-posséder” », écrit Éric Noël. Non seulement c’est économique et écologique, mais cela permet aussi d’économiser un temps fou à une époque de « pauvreté temporelle » aiguë.

De fait, l’acquisition, l’entretien et la gestion de biens consument bien des heures.

« Comme d’anciens propriétaires de voiliers, de motos, de condos ou de camps de pêche le savent, cesser d’être la “propriété de ses propriétés” offre des avantages temporels importants. »

— Extrait de l'étude d'Eric Noël

Et s’il y a quelque chose dont la pandémie nous a fait prendre conscience, c’est bien la valeur du temps…

J’aurais envie d’ajouter que chaque dollar économisé en faisant le choix de mieux et moins consommer (en quantité, en fréquence, en coût) peut être investi dans son avenir. En plus du bénéfice immédiat (dont la gratification d’agir en adéquation avec ses valeurs), la fameuse « liberté 55 » devient plus réaliste. D’ailleurs, c’est le principe de base du mouvement FIRE (acronyme anglais de l’expression indépendance financière, retraite précoce) qui gagne en popularité, lui aussi.

Tout cela est encourageant, mais une baisse marquée de la consommation provoquerait des conséquences économiques, notamment sur les finances publiques (moins de taxes perçues, hausse du chômage) et nuirait à la relance post-pandémie. Alors doit-on se sentir coupable de passer en mode déconsommation ? ai-je demandé à Eric Noël. « On ne peut pas avoir honte d’être productif ! »

Question de maximiser la productivité de ses dollars durement gagnés, l’expert suggère d’ailleurs d’investir, en Bourse, dans des entreprises qui comprennent déjà le phénomène de la déconsommation et qui adaptent leur modèle d’affaires en conséquence. Ce serait bête, en effet, d’ignorer les conséquences de ses propres comportements sur ses placements.

Alors, dites-moi, après la déconsommation forcée par la pandémie, opterez-vous pour la déconsommation volontaire ?

Lisez deux articles du Toronto Life :

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