Chronique

Le prix à payer

Il y a un prix à payer pour prendre la parole lorsqu’on est une personnalité publique. Celui des commentaires hostiles et parfois haineux sur les réseaux sociaux. Tous les chroniqueurs le savent. Je me fais régulièrement traiter de « sous-merde woke » ou d’un dérivé de ce compliment. J’ai reçu mon lot de menaces, directes ou voilées, dans la dernière décennie. Ça vient désormais avec le job. On finit, à force, par se faire une carapace.

Il y a un prix plus cher à payer pour prendre la parole lorsqu’on est une personnalité publique et que l’on est une femme. Je pense notamment à Judith Lussier, qui a abandonné un temps sa chronique au journal Métro à force de se faire traiter de « féminazie » par des masculinistes enragés, ou encore à Geneviève Pettersen, chroniqueuse au Journal de Montréal, constamment la cible de commentaires misogynes. Ce sont deux exemples parmi tant d’autres, malheureusement.

Il y a aussi un prix plus cher à payer pour prendre la parole lorsqu’on est une personne racisée. J’y repensais cette semaine, dans la foulée d’une entrevue que m’a accordée le comédien Didier Lucien, qui déplorait la lente évolution des arts de la scène et de la télévision en matière de diversité au Québec.

Sur Twitter, il s’est fait traiter de « raciste envers les Québécois » – comme s’il n’était pas lui-même québécois – par des gens qui estiment qu’il n’y a pas de problème de diversité puisqu’il y a plusieurs candidats noirs à Star Académie et qu’ils sont capables de nommer Gregory Charles, Mélissa Bédard et Boucar Diouf dans la même phrase (exemple authentique). Ce niveau-là. De la haute voltige.

Sur la page Facebook de La Presse, sous notre entrevue, la plupart des lecteurs avaient surtout retenu que Didier Lucien s’apprêtait à jouer Abraham Lincoln au théâtre et qu’il était « ironique » dans les circonstances que l’on crie au scandale lorsqu’un acteur blanc joue en blackface. Par où commencer…

Cette logique binaire du « ce qui est bon pour Pitou est bon pour Minou » finira par achever ce qu’il me reste de confiance en l’humanité. Comme s’il suffisait de faire fi des mécanismes du pouvoir, de siècles d’esclavage et d’exactions pour se convaincre que certains ne bénéficient pas d’avantages dès la naissance. Qu’il doit être rassurant d’avoir une réflexion aussi simpliste.

Je répondais jeudi à un lecteur qui me parlait de racialisme, une théorie populaire dans les groupes d’extrême droite, et je me suis rappelé que chaque fois qu’un artiste racisé comme Didier Lucien prend la parole pour livrer le fond de sa pensée et pour dénoncer une injustice, il le fait en sachant que les racistes – même ceux qui s’ignorent – l’attendent dans le tournant pour le traiter d’ingrat.

S’il émet le moindre bémol, s’il déroge à l’image du « bon immigrant » heureux d’avoir été accueilli au Québec (même après trois générations), s’il s’exprime avec la moindre réserve, comme n’importe quel autre citoyen, on le ramènera rapidement à sa couleur de peau.

« De quoi se plaint-il ? », m’ont demandé des lecteurs. Peut-être de ceci : en 2018, sur les 894 rôles des dix séries télé les plus populaires diffusées à Radio-Canada, seulement deux « rôles clés » étaient tenus par des acteurs dits de minorités visibles (qui comptent pour 13 % environ de la population du Québec).

La diversité à l’écran est importante. Elle permet de raconter toutes les histoires, pas seulement celles de la majorité. La semaine dernière, dans la plus récente série télé tirée de l’univers Marvel, The Falcon and The Winter Soldier, deux héros de guerre marchent dans les rues d’un quartier pauvre de Baltimore. Lequel des deux se fait arrêter par la police sans aucune raison valable ? Celui qui est Noir. Évidemment. Même sur Disney+, on comprend que c’est important d’illustrer ce qu’est le profilage racial.

Je sais bien qu’il ne faut pas tirer trop de conclusions de ce qu’on lit sur les réseaux sociaux, où témoigne une infime partie de la population, dont quantité de gens malheureux qui semblent n’avoir rien de mieux à faire que de déverser leur fiel et leur amertume. Mais il est difficile de ne pas se désoler du manque d’empathie qui y règne.

Se mettre à la place de l’autre, tenter de ressentir ce qu’il ressent, exige un effort lorsqu’on n’a pas soi-même été victime de racisme.

Je me suis déjà fait traiter de pepperoni, de wops ou de macaroni par de pauvres abrutis parce que j’ai un nom à consonance italienne. On m’a déjà traité de pepper, l’équivalent de Pepsi, ou de frog dans le West Island de mon adolescence. Mais je n’ai jamais été et je ne serai jamais victime de racisme.

Il y a un prix encore plus cher à payer pour prendre la parole lorsqu’on est une personne racisée et qu’on est une femme. Pour une raison fort simple que l’on nomme l’intersectionnalité, qui n’est pas un concept woke abscons, mais une réalité. C’est un prix que Carla Beauvais, qui a abandonné récemment ses tribunes (notamment au Métro), juge trop cher, pour des raisons qu’elle a confiées à ma collègue Valérie Simard (voir l’écran 2 de l’édition).

Se prononcer sur les questions qui touchent de près ou de loin à la diversité et au racisme, c’est forcément se farcir des racistes, qui se sentent interpellés et qui rappliquent.

J’en ai eu un échantillon la semaine dernière, après mon entrevue avec Didier Lucien, et j’ai été épuisé par tant de bêtise, alors qu’elle ne m’était pas spécialement destinée. Je n’ose imaginer – un peu quand même – ce que reçoit une chroniqueuse comme Emilie Nicolas du Devoir, lorsqu’elle aborde ces questions.

D’un point de vue qui est rare dans les médias – celui d’une femme noire –, cette anthropologue ose dire des choses que l’on n’entend pas souvent. Et elle en paie le prix. Sur la page Facebook du Devoir, elle fait l’objet d’incessants commentaires méprisants, racistes, sexistes ou misogynes. Peu importe le sujet qu’elle aborde, elle se fait régulièrement reprocher de « dénigrer les Blancs » par des lecteurs réactionnaires.

Le pire des réseaux sociaux se trouve dans les commentaires sous les chroniques des médias traditionnels. On ne s’étonne pas, à voir ce concentré de haine, que certains décident de s’autocensurer sur certains sujets qu’ils maîtrisent pourtant, sinon d’abandonner carrément leurs tribunes, afin de ne pas avoir à gaspiller de l’énergie à absorber ou combattre l’intolérance.

Nous y perdons tous au change, privés collectivement d’avis éclairés sur des questions de première importance, comme le vivre-ensemble. Des voix de qualité se taisent. Des gens brillants n’osent plus parler. Parce qu’il leur en coûte trop cher. Et de cette autre culture du bannissement (cancel culture), on se désole très peu.

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