Les grands entrepreneurs d’autrefois 

Le plus grand homme d’affaires de la Nouvelle-France

Le Québec n’a pas attendu la Révolution tranquille pour voir surgir de grands entrepreneurs francophones. Cet été, nous vous en présentons quelques-uns, dont les exploits s’étalent de 1655 au début du XXe siècle. Aujourd’hui : Charles Aubert de La Chesnaye.

Charles Aubert de La Chesnaye fut « l’homme d’affaires le plus éminent de la Nouvelle-France », si l’on en croit la plaque de bronze qui orne un édifice de pierres rue du Sault-au-Matelot, dans la Basse-Ville de Québec, vestige de sa résidence-entrepôt du XVIIe siècle.

Et toute proportion gardée, il est peut-être le plus important de l’histoire du Québec, pourrait-on arguer.

Humble naissance

Charles Aubert – il n’avait pas encore ajouté de La Chesnaye à son nom – est né à Amiens le 12 février 1632, de parents bourgeois sans fortune particulière, qu’il décrira dans son testament comme d’« honnêtes gens ».

Il avait 23 ans quand il arriva en Nouvelle-France, en 1655, à titre de représentant d’un groupe de marchands de Rouen.

En 1659, il a acquis dans la Basse-Ville un terrain en bordure du fleuve, où il a entrepris la construction d’une grande demeure en pierre de deux étages, bientôt jouxtée d’un entrepôt.

Charles Aubert s’est ainsi fait la main aux affaires, ainsi sans doute qu’un pécule conséquent.

En octobre 1663, il a remporté pour 46 500 livres l’affermage (une forme de bail permettant l’exploitation d’un bien) du monopole de Tadoussac sur la traite des peaux de castor et d’orignal.

Le plus important propriétaire foncier de son époque

Il a bientôt commencé à acquérir des terres, troisième pilier de sa fortune avec la traite et le commerce. Avant longtemps, il serait le plus important propriétaire foncier de son époque.

Il a fait le premier pas important en 1662, quand il est devenu copropriétaire de la seigneurie de Beaupré en achetant une part dans la société fondée pour exploiter l’immense domaine, qui s’étendait de la rivière Montmorency au cap Tourmente.

Au fil des ans, il a ainsi multiplié les acquisitions d’un bout à l’autre de la Nouvelle-France.

Ses propriétés se divisaient en deux catégories. Celles qu’il fallait défricher et aménager à grands frais, comme les seigneuries de Repentigny et de Rivière-du-Loup, et celles de la région de Québec, de grande valeur et fructueuses.

Entrepreneur en colonisation

« Son but, en achetant des fermes et des seigneuries, n’était pas de faire de la spéculation, ni uniquement d’obtenir la considération qui allait de pair avec la possession de vastes terres », a écrit l’historien Yves F. Zoltvany, mort en 2021, qui a longtemps été professeur à l’Université Laval.

« Il était avant tout un entrepreneur en colonisation, qui voulait établir une partie de son commerce sur la vente du blé, des pois et des autres denrées essentielles. »

— Yves F. Zoltvany, historien mort en 2021, et ancien professeur à l’Université Laval

Les centaines d’actes notariés relatifs à ses transactions tracent le portrait « d’un homme profondément intéressé au développement économique de la colonie », soutient-il dans un long article qu’il a consacré à La Chesnaye dans le Dictionnaire biographique du Canada.

La Chesnaye prêtait des sommes plus ou moins importantes, tant aux seigneurs qu’aux habitants, habituellement pour des améliorations à leurs propriétés.

Multientrepreneur

Il s’est lancé en 1670 dans l’exploitation forestière, encouragé par l’intendant Talon, qui voulait exploiter cette ressource. Deux ans plus tard, appuyé encore par Talon, il mettait le pied dans la seigneurie de Percé, qui allait servir de station de pêche.

Il ajoutera une briqueterie à ses actifs au tournant des années 1680, et s’intéressa même – brièvement – à l’exploitation minière.

Les grandes opérations

La Chesnaye était devenu en 1666 le représentant en Nouvelle-France de la Compagnie des Indes occidentales, qui détenait depuis 1664 le monopole du commerce avec la colonie.

En 1672, il a affermé pour 47 000 livres par an les droits que détenait la Compagnie des Indes occidentales sur les peaux de castor et d’orignal. Pour mieux contrôler ses affaires, il s’est alors installé à La Rochelle, noyau névralgique du commerce avec la Nouvelle-France. Il retournera à Québec en 1678.

Après son abolition par Louis XIV en 1674, plusieurs des privilèges de la Compagnie des Indes occidentales relatifs aux pelleteries ont été repris par une nouvelle société, la Compagnie de la Ferme. Contre une redevance annuelle de 119 000 livres, La Chesnaye a affermé les droits de la société en Nouvelle-France, s’assurant ainsi le monopole des fourrures de castor. L’ampleur de l’entreprise dépassait cependant ses moyens, pourtant considérables.

En 1677, ses dettes avaient atteint 1 million de livres. Il a été sauvé d’une faillite imminente par un groupe de financiers français qui a injecté de nouveaux capitaux dans la Compagnie de la Ferme.

Simultanément, son regard s’était porté loin au nord, jusqu’à la baie d’Hudson, où les Anglais avaient installé un fructueux négoce de peaux de castor.

En 1679, il a rencontré Pierre-Esprit Radisson, avec qui il a établi les fondements de la Compagnie du Nord, vouée à l’exploitation des fourrures de la baie d’Hudson.

L’apogée

Vers 1681, les financiers français qui l’avaient tiré d’un mauvais pas avec la Compagnie de la Ferme, insatisfaits de leur rendement, ont voulu liquider leurs affaires en Nouvelle-France. Ils ont ainsi cédé leurs titres à La Chesnaye contre une somme de 410 000 livres, payable en quatre versements annuels.

Pour garantir ses engagements, il lui a fallu hypothéquer tous ses biens, dont la valeur a été répertoriée par acte notarié. Sa fortune, en 1681, s’élevait à 476 000 livres.

Les affaires de La Chesnaye avaient alors atteint leur zénith.

Le déclin

L’incendie qui a ravagé la Basse-Ville de Québec, en 1682, a marqué le début d’un lent renversement de fortune, accentué par le long et coûteux conflit avec les Iroquois.

Ses propriétés avaient été épargnées par le sinistre, mais il a avancé d’importantes sommes à ses concitoyens pour qu’ils puissent reconstruire leurs bâtiments.

Il a ainsi épuisé ses réserves de liquidités, au moment où la Compagnie de la Ferme exigeait le paiement d’arrérages s’élevant à 213 000 livres. La Chesnaye s’est libéré de sa dette en 1685.

La compagnie ne s’en tirait pas mieux. Frappée par la défection de Radisson, retourné chez les Anglais, l’entreprise avait subi d’importantes pertes.

La Chesnaye a néanmoins poursuivi ses activités.

Avec quelques autres commerçants, il a notamment acquis en 1689 la concession de Blanc-Sablon, qui comprenait une partie de la côte du Labrador et de Terre-Neuve, pour y établir un centre de pêche à la baleine et à la morue.

Mais toutes ses affaires n’étaient pas florissantes et il avait accumulé des dettes. C’est pour les acquitter qu’il a vendu plusieurs de ses seigneuries, au cours des années 1690.

En 1693, en remerciement de ses efforts pour l’avancement de la colonie, le roi Louis XIV lui a accordé ses lettres de noblesse.

La fin

La Chesnaye est mort à Québec le 20 septembre 1702.

Deux ans plus tôt, il avait pris la précaution de donner à chacun de ses trois fils une somme de 24 500 livres en rentes et propriétés foncières.

Le règlement de sa succession, extrêmement complexe en raison du dédale de ses créances et de ses dettes, ne fut jamais conclu. Ses dernières seigneuries ont été vendues en 1709.

Contrairement aux commerçants sans attaches, qui repartaient en France avec les bénéfices réalisés en Nouvelle-France, « La Chesnaye plaçait ses gains dans la colonie et prêtait de l’argent aux habitants, a écrit Zoltvany. Ce sont en grande partie ces méthodes qui, malheureusement, le conduisirent en fin de compte à la ruine ».

La ville de Lachenaie perpétue son nom.

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