Les traités sur l’espace s’appliquent aussi à Jeff Bezos

En 1961, l’URSS a fait un pied de nez historique aux États-Unis en envoyant Youri Gagarine dans l’espace 23 jours avant l’Américain Alan Shepard.

Soixante ans plus tard, on assiste au même concours de celui qui fait pipi le plus loin. Sauf que cette fois, les grandes puissances mondiales sont remplacées par des multinationales. Et les pilotes professionnels, par des millionnaires extravagants.

La semaine dernière, Richard Branson, de Virgin, a ainsi devancé Jeff Bezos, d’Amazon, en s’élevant au-dessus du désert du Nouveau-Mexique neuf jours avant le vol de son rival, prévu pour ce mardi. Ce dernier a eu tôt fait de souligner que Branson n’avait pas atteint la « ligne de Kármán », soit l’altitude de 100 km habituellement considérée comme la limite de l’espace.

« Nos astronautes n’auront pas d’astérisques accolés à leur nom », a nargué Bezos, l’homme le plus riche de la planète.

La conquête spatiale, on le voit, ne fait pas ressortir que le meilleur de l’être humain…

En distance, les petites virées de Richard Branson et de Jeff Bezos équivalent à un aller-retour entre Montréal et Sainte-Adèle. Mais elles suscitent autrement plus de questions. Parce qu’elles marquent le véritable début du tourisme spatial, une activité qu’on devra encadrer.

La bonne nouvelle : on est loin de partir de zéro. « L’espace n’est pas le far west qu’on s’imagine », dit Michael Byers, spécialiste du droit spatial à l’Université de la Colombie-Britannique.

Ram Jakhu, de l’Institut de droit aérien et spatial de McGill, le confirme. Des lois et des traités internationaux régissent déjà ce que les entreprises privées peuvent faire dans l’espace.

Ces lois et ces traités ne répondent pas à toutes les questions. Ils ont aussi besoin d’être appliqués. Devant l’enthousiasme généré par les projets spatiaux, le gouvernement américain semble avoir tendance à les oublier.

Mais n’allons pas croire que n’importe quel milliardaire peut planter une fusée dans le désert et la faire décoller. Pour ça, il faut des autorisations. Le coup d’éclat de Virgin Galactic nous force à nous demander à quelles conditions on veut les accorder.

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On dira que Richard Branson n’est pas le premier touriste spatial. C’est vrai. Guy Laliberté et une poignée d’autres milliardaires sont allés voir la Terre de haut avant lui. Mais eux se sont insérés dans des projets dirigés par les grandes agences spatiales nationales. Les règles du jeu étaient fixées par les gouvernements.

Il ne s’agit pas non plus de la première percée du privé dans l’espace. L’entreprise SpaceX, par exemple, ravitaille la Station spatiale internationale depuis des années et y achemine maintenant des astronautes. Elle a permis d’abaisser les coûts, notamment grâce à ses fusées réutilisables. Mais encore ici, le privé ne fait que remplir des contrats pour le public.

Voilà pourquoi le voyage de Richard Branson marque une nouvelle ère. Et pourquoi il faut s’en préoccuper.

Que des gens riches cherchent à vivre de nouvelles expériences (et à trouver de nouvelles façons d’épater la galerie) n’a rien de nouveau. Et les vols suborbitaux, qui n’interfèrent pas avec les satellites, apparaissent peu problématiques en soi.

Le grand hic, c’est la pollution qu’ils provoquent. De nombreux spécialistes craignent qu’en brûlant du nylon synthétique pour propulser ses vaisseaux, Virgin Galactic, en particulier, laisse une sorte de suie appelée « carbone noir » dans l’atmosphère.

Une étude qui date de 2010 a déjà calculé qu’au bout d’une décennie, 1000 vols annuels de ce type pourraient avoir le même effet sur le climat… que toute l’aviation civile.

Ces calculs sont à confirmer, mais les entreprises de tourisme spatial ont l’obligation de fournir des données permettant d’évaluer leur impact environnemental. Et les gouvernements, d’en tenir compte lorsqu’ils accordent les autorisations. Les efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre de l’ensemble des Terriens ne peuvent quand même pas être annulés par quelques millionnaires aux ambitions démesurées !

L’exploration et l’utilisation de l’espace « devraient s’effectuer pour le bien de tous les peuples », stipule un traité adopté en 1967 par l’Assemblée générale de l’ONU.

C’est aux gouvernements de veiller à ce que Richard Branson et Jeff Bezos en tiennent compte. Et à nous de mettre de la pression pour que cela se fasse.

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