Une réalité imbuvable

À quand de l’eau potable pour tous les Autochtones ?

Il est pour le moins incroyable, pour ne pas dire indécent, qu’en 2021, dans un pays riche comme le Canada, doté d’une des plus grandes réserves d’eau douce au monde, il faille encore poser cette question en campagne électorale, comme on l’a fait lors des deux débats télévisés la semaine dernière.

Et pourtant, il le faut… Parce que, de toute évidence, quoi qu’on en dise, il y a encore des vies qui comptent moins que d’autres dans ce pays. Des citoyens pour qui un droit aussi fondamental que l’accès à l’eau est considéré comme un luxe.

Pour une soixantaine de collectivités autochtones au pays, la vie sans eau potable est encore une réalité quotidienne, indiquait en février dernier un rapport de la vérificatrice générale du Canada. Dans près de la moitié des cas, cette situation imbuvable dure depuis plus de 10 ans. Le gouvernement libéral, qui s’était engagé à régler le problème, a failli à la tâche1.

Si ça se passait à Montréal, tolérerait-on une telle chose ?

« Jamais », me dit la Dre Marie-Faye Galarneau, qui travaille comme médecin au Nunavik.

Il s’agit là d’une grave injustice dont on parle trop peu. Une injustice qui s’ajoute à tant d’autres pour la population inuite du Grand Nord. Une situation devant laquelle la jeune médecin installée dans le village de Puvirnituq depuis près d’un an ne peut rester silencieuse.

Au bout du fil, j’entends l’indignation dans sa voix après une longue journée de travail. « Je me sens comme dans une zone de crise à l’intérieur de nos frontières. Et pourtant, ça se vit dans l’indifférence. »

La semaine dernière, la Dre Galarneau m’a écrit un soir, alors qu’elle était secouée par la honte, la colère et la tristesse. Les dernières semaines ont été particulièrement éprouvantes.

Quatre jeunes de moins de 25 ans, dont deux mineurs, sont morts par suicide dans la région de la Baie-d’Hudson en moins d’une semaine. Peu de temps après, elle apprenait que cinq villages sur sept étaient contraints, pénurie de personnel infirmier oblige, de ne soigner que les cas urgents. Depuis, des CLSC fermés ont pu reprendre le service normal, me dit une porte-parole de la Régie régionale de la santé et des services sociaux du Nunavik. « Pour la semaine du 13 septembre, un seul CLSC offre un service limité, soit celui de Kuujjuaraapik. Les efforts se poursuivent pour maintenir l’accès aux services de santé, et la situation demeure difficile. »

Même si elle est soufflée jour après jour par l’incroyable résilience de la population, la Dre Galarneau demeure inquiète.

Qu’arrivera-t-il à ses patients qui n’osent plus consulter même pour des symptômes inquiétants, de crainte d’engorger un système déjà à bout de souffle ? Qu’arrivera-t-il à ceux qui ont besoin de services en santé mentale ? Et pourquoi cela ne suscite-t-il pas davantage d’indignation ?

« On compromet beaucoup de vies. Il y a une déshumanisation extrême. Des vies perdues à bas bruit. »

— La Dre Marie-Faye Galarneau, médecin au Nunavik

De l’eau potable avec ça ? Non, justement.

« De l’eau, on en manque chaque semaine. Il y a des avis d’ébullition dans la plupart des domiciles. Même à l’hôpital, où l’eau est potable, il y a des moments où elle ne l’est pas et où il y a des coupures d’eau. Et chez moi, je n’ai jamais eu d’eau potable. Je dois toujours faire bouillir l’eau que j’utilise. Les deux premiers mois, avant que l’on fasse des travaux dans le réservoir, l’eau coulait brune… »

Quand elle recommande à ses patients des traitements qui nécessitent de l’eau – pour drainer un abcès par exemple –, elle se demande toujours s’ils en auront. « Je trouve ça toujours particulier de me dire : je le prescris, mais est-ce que la personne pourra vraiment faire le traitement ? Moi, je suis seule dans mon domicile et l’eau est limitée. Je ne peux même pas concevoir ce que c’est pour des familles qui, à cause de la crise du logement, doivent vivre à 12 sous le même toit. »

Ajoutez à ça des problèmes d’égouts, qui n’épargnent pas non plus l’hôpital. Une lumière rouge s’allume constamment pour avertir que la fosse septique est pleine et qu’il est impossible d’évacuer les eaux usées. Il est alors impossible de tirer la chasse, de faire la vaisselle, de se doucher sans risquer des débordements. « C’est aussi une réalité hebdomadaire que je n’avais jamais vécue au Québec, sauf en camping. Et là, imaginez. Ça se passe dans un hôpital ! C’est inadmissible ! »

Il y a quelque temps, la médecin a été réveillée la nuit par un incendie criminel au village. Un incendie qui, comme tous les autres, doit être géré sans eau courante. Alors quoi ? Elle a vu de sa fenêtre les premiers répondants tenter de maîtriser les flammes avec un camion d’eau forcé de faire de multiples allers-retours vers la baie pour s’approvisionner. Le vent soufflait fort, ravivant le brasier.

« Je voyais juste le feu qui grandissait face à un petit jet d’eau. Je pleurais. J’avais de la rage. Je me disais qu’autant de détresse et si peu de ressources, c’était inacceptable. »

— La Dre Marie-Faye Galarneau, médecin au Nunavik

La maison a été réduite en cendres. La scène tragique lui est apparue comme une métaphore des inégalités dont elle est témoin au quotidien.

Elle ne compte pas abandonner son travail pour autant, elle qui, au départ, voulait se joindre à Médecins sans frontières. Elle a choisi le Nunavik après avoir croisé, durant son externat, la Dre Joanne Liu. « Elle m’a dit que si je voulais avoir une bonne formation et une idée de ce que c’est de travailler dans des zones où les ressources sont limitées avec des populations vulnérables, je n’avais pas besoin d’aller très loin… C’est elle qui m’a parlé du Nunavik. »

Elle avait parfaitement raison. La Dre Galarneau a été servie. Elle ne regrette rien. Ce qui la retient, c’est l’amour du territoire, magnifique et apaisant. Et l’amour de son peuple, surtout.

« C’est un privilège de vivre sur ce territoire. Les Inuits, c’est un peuple de survivants, tellement résilient, qui se relève sans cesse. Ça touche l’âme. »

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