Éditorial

AFFAIRE WE CharitY
Dix questions à Trudeau

La présence d’un premier ministre en comité parlementaire est rarissime. Seulement deux prédécesseurs de Justin Trudeau ont été appelés à témoigner devant les députés jusqu’ici et aucun n’était alors plongé dans une telle controverse. La comparution étant quasiment sans précédent, les élus doivent saisir cette occasion pour creuser en profondeur l’affaire WE Charity (UNIS en français), qui demeure pleine de zones d’ombre.

Voici 10 questions (parmi tant d’autres) qui méritent réponses.

1) Comment justifier le maintien en poste de Bill Morneau ?

Le ministre des Finances n’en est pas à son premier « oubli », ayant déjà omis de déclarer des intérêts dans le passé. Il a d’ailleurs été mis à l’amende pour cette faute. Le « cadeau » reçu de WE Charity, en apparente contradiction avec la Loi sur les conflits d’intérêts, ne prouve-t-il pas son manque de jugement ?

2) Le nom Trudeau est-il achetable ?

On comprend qu’une organisation qui accorde de juteux contrats de conférencier aux membres de votre famille peut ainsi se rapprocher du chef de l’État. Votre mère, par exemple, a reçu près de 500 000 $ en cachets et en remboursements… pour des évènements qui ont tous eu lieu après votre élection ! Doit-on voir là une variante du cash-for-access, ces activités de financement auxquelles vous avez déjà participé dans le passé ?

3) Combien de fois avez-vous rencontré les Kielburger ?

Étrangement, les frères Kielburger ne sont pas enregistrés à titre de lobbyistes, pas plus que leur employé qui s’occupe des relations gouvernementales. Et ce, malgré toutes les rencontres qu’ils ont eues avec des membres du cabinet et du caucus. On ne retrouve donc aucune trace de ces échanges. Pouvez-vous nous dire quand vous et votre femme avez rencontré les Kielburger, combien de temps et dans quel contexte ? Même chose pour l’ensemble des élus libéraux ?

4) Vous n’avez rien à voir avec l’attribution d’un contrat sans appel d’offres à WE Charity ? Vraiment ?

Il n’est toujours pas clair d’où émane l’idée d’un programme qui aide les étudiants. Vous avez discuté avec M. Morneau dès le 5 avril de ce besoin. Puis, Marc Kielburger a soutenu avoir reçu un appel du bureau du premier ministre, pour ensuite se dédire. Pouvez-vous jurer que ni vous ni personne de votre entourage n’a été impliqué d’aucune façon dans le contrat de gré à gré à une organisation proche de votre famille et de celle de Bill Morneau ?

5) Comment le gouvernement a-t-il pu confier près de 1 milliard sans un début d’enquête ?

La Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant, dotée d’une enveloppe dépassant les 900 millions, a été accordée (avant d’être annulée) à une organisation dont les antennes sont aussi nombreuses que nébuleuses. Ses manières de faire ont été dénoncées à la fois par d’anciens membres du conseil et par l’organisme Charity Intelligence. N’auriez-vous pas dû vous assurer de la bonne tenue de WE Charity avant de lui confier autant d’argent public ?

6) Le gouvernement a-t-il voulu aider WE Charity à traverser la pandémie ?

Le Toronto Star citait deux sources mercredi qui soutenaient que le programme était vu au sein de WE Charity comme une façon de « garder les lumières allumées » pendant la crise de la COVID-19. Y a-t-il quelqu’un au sein du Conseil des ministres, du caucus, de votre bureau ou de la fonction publique qui voyait le programme comme une bouée de sauvetage envoyée à WE Charity ?

7) Comment se fait-il que WE Charity ait commencé à travailler sur le programme avant même d’avoir le feu vert ?

WE Charity a commencé à plancher sur la Bourse canadienne pour le bénévolat étudiant le 5 mai dernier. Or, le Conseil des ministres l’a approuvé seulement le 22 mai. C’est une étrange séquence des évènements, non ?

8) Y a-t-il quelque chose qui nous échappe dans toute cette affaire ?

Malgré les quatre heures qu’ont passées à témoigner les frères Kielburger, mardi, il existe encore bien des zones d’ombre. Êtes-vous prêt à dévoiler publiquement tous les documents et courriels liés à cette affaire ?

9) Comment vous faire confiance pour la suite ?

Cette affaire a déclenché une troisième enquête du commissaire à l’éthique contre vous. Or, la dernière fois, vous aviez juré qu’on ne vous y reprendrait plus à mêler amis et affaires d’État. Comment expliquer que personne, nulle part, n’ait levé un seul drapeau rouge avant que WE Charity obtienne un tel contrat ?

10) Et une petite dernière : pourquoi au juste la fonction publique, qui a prouvé son efficacité à gérer de gros programmes durant la pandémie, ne pouvait pas s’occuper de celui-ci ?

Toujours pas clair.

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