Électricité au rabais

Injustes, les critiques ?

François Legault trouve « injustes » les critiques contre les rabais de tarifs d’électricité pour certaines entreprises énergivores. Il juge que ces critiques ne tiennent pas compte des bénéfices que le gouvernement prévoit en tirer en contrepartie.

Permettez que je mette mon grain de sel ? Et que je vous démontre que ce genre de stratégie tarifaire a été bien plus coûteux que rentable pour notre économie par le passé ? Que de tels rabais nous coûtent encore aujourd’hui entre 44 000 $ et 369 000 $ par emploi créé, chaque année ?

Le premier ministre a fait cette sortie devant les journalistes, mercredi. Il répliquait aux nombreux économistes et chroniqueurs, dont je suis, qui s’interrogent sur l’à-propos de vendre notre électricité au rabais dans le contexte de la rareté de l’énergie.

Son gouvernement n’est pas dupe, explique-t-il. Il va s’assurer que les entreprises bénéficiaires nous rapportent davantage que les rabais accordés, par exemple en créant des emplois payants, à 100 000 $. Il prenait l’exemple de la filière des batteries électriques, en plein développement à Bécancour.

Lisez l’article « Avenir énergétique du Québec : Legault trouve les critiques de sa stratégie “injustes” »

Qu’en sera-t-il, au juste ? Pour en juger, quoi de mieux que de comparer avec l’industrie de l’aluminium. Comme la filière des batteries aujourd’hui, elle était vue comme l’industrie de l’avenir lorsque nos gouvernements lui ont accordé le même genre de rabais tarifaire, au fil des 50 dernières années.

Qu’entend-on par rabais ? Essentiellement, il s’agit de l’électricité vendue moins cher que ce qu’Hydro-Québec pourrait obtenir ailleurs, à d’autres fins.

Deux références peuvent servir de guide pour estimer le rabais tarifaire. Il y a le tarif jugé rentable par Hydro-Québec pour les projets industriels, soit le tarif L (4,6 à 5 cents le kilowattheure).

Ou encore le tarif que peut obtenir Hydro-Québec pour l’exportation, par exemple 13,2 cents pour le récent contrat avec New York (ou une estimation de 10 cents en retranchant la part des partenaires).

Depuis 8 ans, les alumineries ont versé à Hydro-Québec l’équivalent de 3,87 cents le kilowattheure, selon les données que m’a transmises la société d’État. Lorsque comparé au tarif L de 4,6 cents, ce rabais avoisine donc 0,7 cent par kilowattheure.

Ce rabais équivaut à une subvention d’environ 180 millions pour la consommation de 25 térawattheures (TWh) par année des alumineries.

Sachant que 4150 des emplois de ce secteur sont reliés à l’énergie d’Hydro-Québec, on peut estimer que chaque emploi coûte à l’État autour de 44 000 $ en subventions tarifaires… par année. Quand même !

Oui, mais les employés font de gros salaires, par exemple 100 000 $, me direz-vous. Fort bien. Mais dans ce cas, la part des impôts que Québec récupère s’élève à 15 200 $, ce qui est nettement moindre que les 44 000 $ de rabais tarifaires⁠1.

La comparaison avec l’exportation est pire. Le rabais tarifaire grimpe à plus de 6 cents/kWh (10 cents - 3,87 cents), ce qui prive Hydro-Québec – et le gouvernement – de revenus annuels de plus de 1,5 milliard de dollars, soit quelque 369 000 $ par emploi et par année ! Ayoye !

Dit autrement, le gouvernement serait gagnant, en théorie, s’il faisait fermer les alumineries et payait de sa poche les salaires de 100 000 $ des employés avec les profits plus grands qu’il obtiendrait avec un contrat comme celui de New York (369 000 $ par emploi).

Bien sûr, les chiffres sont des ordres de grandeur. Et bien sûr, il y a d’autres éléments à prendre en compte, comme le développement régional et la diversification économique, entre autres, et il n’est pas question de fermer les alumineries.

L’exercice démontre toutefois les coûts énormes de ces rabais, à plus forte raison en période de plein emploi et de rareté énergétique.

L’économiste Jean-Thomas Bernard, de l’Université d’Ottawa, a déjà fait l’exercice par le passé et il juge ma démonstration « très cohérente ». Selon lui, les gouvernements font souvent valoir les retombées de leurs subventions, mais ils omettent de dire que toute dépense entraîne des retombées.

Ainsi, avec les 180 millions à 1,5 milliard dont disposerait le gouvernement s’il n’accordait pas les rabais tarifaires, nos élus pourraient choisir de réparer nos routes ou nos écoles ou investir en santé. Le gouvernement pourrait aussi baisser davantage les impôts ou augmenter l’aide aux plus démunis, ce qui créerait des retombées, puisque les contribuables dépenseraient les fonds pour leurs besoins, d’une façon ou d’une autre.

Certes, les projets d’exportation d’électricité à long terme ne sont pas simples à boucler, on le voit bien avec celui du Massachusetts. Mais il y en a d’autres en vue à bon prix, comme celui avec les Maritimes, pour les aider à se débarrasser du charbon, qui est fermement appuyé par le fédéral. Et on ne parle pas des projets locaux avec de plus bas tarifs que l’exportation, mais qui ont l’avantage de verdir notre économie.

On ne sait pas encore le tarif qui sera offert aux industriels des batteries électriques ni le nombre d’emplois payants qui seront créés. Et on peut penser que la stratégie d’ensemble de Pierre Fitzgibbon – de la mine à la fabrication jusqu’au recyclage – pourrait créer des synergies et devenir économiquement intéressante, ce qui pourrait justifier certains rabais tarifaires.

Personnellement, je pense que la stratégie n’est pas insensée, vu l’éclosion de cette industrie d’avenir, son impact sur la décarbonation du secteur du transport, et compte tenu de la vive concurrence subventionnaire des autres États.

Mais encore faut-il voir la hauteur de notre aide publique et espérer que le gouvernement fédéral mettra lui aussi la main à la pâte, étant donné la grande valeur stratégique de cette industrie sur le continent nord-américain. Pourquoi serions-nous les seuls à payer ?

Jean-Thomas Bernard croit qu’en plus des subventions directes ou tarifaires, il faudra tenir compte des impacts sur les entreprises qui perdront les employés embauchés par la nouvelle industrie – par effet de la pénurie de main-d’œuvre – et des coûts de formation par l’État des nouveaux employés.

Alors, injustes les critiques ?

1. Et encore, avec le plein emploi, les travailleurs de l’aluminium auraient gagné un salaire ailleurs, possiblement moindre, et payé des impôts, ce qui vient réduire les 15 167 $ d’impôts gagnés par le gouvernement.

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