Notre choix

Secret de famille

Héritage

Dani Shapiro, traduit de l’anglais (États-Unis) par Clotilde Meyer

Les arènes

304 pages

Quatre étoiles

Dani Shapiro est une écrivaine bien connue aux États-Unis. Elle a publié des romans ainsi que plusieurs récits autobiographiques dans lesquels elle aborde la question de l’identité. Que cette question l’ait toujours intéressée semble aujourd’hui absolument incroyable quand on lit Héritage, son plus récent livre traduit en français.

Un jour, à la suggestion de son mari et sans trop y réfléchir, Shapiro fait un test d’ADN comme ceux qu’annoncent Virginie Coossa et Elizabeth Blouin Brathwaite à la télé. Le genre de test qui vous permet d’avoir une idée de vos origines en un coup d’œil.

Les résultats la déstabilisent : selon son profil génétique, elle n’a aucun ADN commun avec sa demi-sœur, avec qui elle partage pourtant le même père.

Dani Shapiro est sous le choc : fille unique d’un couple dont le père était juif orthodoxe et dont le grand-père était une figure importante de la communauté juive orthodoxe de New York, elle aimerait croire à l’erreur, mais cette option est éliminée rapidement.

En peu de temps, et avec l’aide de son mari, cinéaste et journaliste, Dani Shapiro découvre l’incroyable : son père n’est pas son père biologique. En fait, ses parents ont eu recours aux services d’une clinique de fertilité dirigée par un médecin controversé aux pratiques douteuses. Elle n’est pas la fille de Paul Shapiro, comme elle l’a toujours cru, elle est la fille d’un étudiant qui a fait don de son sperme durant ses études en médecine afin d’arrondir ses fins de mois. C’est un euphémisme de dire que son monde s’écroule. Pour ajouter au drame, tous ceux à qui elle pourrait poser des questions – ses parents, le fameux médecin qui a supervisé l’insémination – sont morts.

L’écrivaine s’embarque alors dans une quête pour retrouver son père biologique, qu’elle localise rapidement (vive l’internet !). Médecin à la retraite, il vit sur la côte Ouest (elle habite au Connecticut et a grandi à New York). Ce père est marié, il a trois enfants et des petits-enfants. En d’autres mots, Dani Shapiro découvre qu’elle a une famille biologique à des milliers de kilomètres de chez elle. Est-ce que son père acceptera de répondre à ses courriels ? De lui parler et de lui fournir des informations sur son passé génétique ? On vous laisse le découvrir par vous-même…

Aux questions plus terre à terre – Pourquoi mes parents ont-ils fait ça ? Pourquoi ne m’ont-ils jamais rien dit ? – succèdent d’autres questions encore plus vertigineuses dans l’esprit de Dani Shapiro : Son géniteur a-t-il fait beaucoup de dons de sperme ? Combien a-t-elle de demi-frères et de demi-sœurs biologiques au juste ? Est-elle la fille biologique d’un donneur généreux comme celui qui a inspiré le film Starbuck, interprété par Patrick Huard ?

La quête de soi

Dani Shapiro explique qu’elle a écrit ce livre au fur et à mesure qu’elle avançait dans son enquête, et ça se sent quand on le lit. Son récit est captivant et nous fait penser, par certains aspects, aux enquêtes de Monic Néron et de Marina Orsini lorsqu’elles essaient de remonter le fil d’une histoire dans l’émission Deuxième chance. À mesure que les informations déboulent, des pans de la vie de Dani Shapiro s’éclairent et des mystères se dissipent.

À commencer par le fait qu’elle ne ressemble absolument pas à son père : Dani Shapiro est blonde aux yeux bleus. Depuis qu’elle est toute petite, elle fait face au scepticisme des gens lorsqu’elle dit qu’elle est juive. Mais elle n’avait jamais imaginé, assure-t-elle, que son père puisse ne pas être son « vrai » père.

L’auteure revisite tous ses souvenirs à la lumière de sa nouvelle identité : sa relation tendue et distante avec sa mère, cette impression d’être toujours en manque de son père, homme dépressif qui avait toujours l’air triste malgré leur relation très proche. Elle décrit ce sentiment de vide qu’elle n’avait jamais pu expliquer auparavant, mais qu’elle a ressenti toute sa vie.

Dani Shapiro se pose également des questions éthiques sur l’insémination artificielle dans les années 1960. Et sur ce fameux DFarris que ses parents ont consulté et qui pratiquait en marge du milieu médical, presque en hors-la-loi. Elle visite des cliniques, s’entretient avec des médecins, des éthiciens et des rabbins qui nourrissent sa réflexion.

Cette découverte, on s’en doute, la remue jusqu’au plus profond d’elle-même et soulève tellement de questions sur sa propre identité, son appartenance à une religion et à ses rituels, sur ses liens avec son père et sur tout l’héritage juif orthodoxe qu’elle avait fait sien et qu’elle avait transmis, en partie, à son fils.

C’est donc un voyage au cœur de questionnements très intimes que nous propose Dani Shapiro avec beaucoup de sensibilité et de doigté. Toutes les familles ont leurs secrets, plus ou moins lourds, plus ou moins étouffants. S’en délivrer peut être un acte transformateur et libérateur, comme le démontre l’écrivaine avec brio.

L’Humanité romancée

Paradis Perdus

Éric-Emmanuel Schmitt

Albin Michel

570 pages

Trois étoiles

On ne peut que saluer l’ambition de ce grand chantier littéraire lancé par Éric-Emmanuel Schmitt, cherchant à romancer l’histoire de l’humanité à travers une seule et même paire d’yeux, celle du vaillant Noam, né il y a 8000 ans au sein d’un village préhistorique.

Alors aux grands mots les grands moyens, puisque Paradis perdus ne constitue que la première brique (570 pages) d’une vaste muraille baptisée La traversée des temps, dont les huit tomes devraient totaliser à terme 5000 pages ! Un projet mûri par l’auteur depuis des décennies. Cette première partie remonte aux origines de Noam et aux premiers chapitres de son destin dramatique, confronté aux intrigues familiales et amoureuses de son propre clan, dont la face cachée de son père, ainsi qu’à un lot d’épreuves à saveur biblique. Par flashs, on retrouvera ce protagoniste devenu immortel à Beyrouth, au XXIe siècle, à l’aube d’un nouveau désastre.

Ce qui nous a séduit : la grande vision du projet, à cheval sur le romanesque et l’encyclopédique ; le rythme percutant des rebondissements ; certains passages et réflexions particulièrement exaltants servis par un vocabulaire fouillé.

Ce qui nous a moins emballé : la narration collectionnant les clichés cinématographiques un tantinet nunuches (trébucher sur une racine d’arbre lors d’une course, détourner son arme à la dernière seconde, etc.) ; le déluge d’aphorismes inondant les dialogues – procédé qui servait à merveille les courts écrits de Schmitt, tel le délicieux Monsieur Ibrahim et les fleurs du Coran, mais dont la solennité s’avère quelque peu indigeste dans ce format fleuve.

Dans l’ensemble, l’épopée de Noam reste haletante, avec une approche ambitieuse et originale sur le cheminement de l’humanité, sur fond de péripéties romanesques. Mais le côté « téléfilm » de la narration et certaines incongruités pourraient refroidir, voire hérisser, certains lecteurs. Prélever un échantillon pour en juger le ton avant de s’y attaquer pour de bon ne constituera sans doute pas une mauvaise idée.

— Sylvain Sarrazin, La Presse

La grande désillusion

Chez les sublimés

Jean-Philippe Martel

Éditions du Boréal

376 pages

Deux étoiles et demie

Lire Chez les sublimés en ces temps gris, c’est un peu enfoncer le clou dans le cercueil. Ce deuxième roman de Jean-Philippe Martel (Comme des sentinelles) n’a en effet rien d’un rayon de soleil : le ton est désenchanté, les personnages sont désillusionnés et la finale est d’un optimisme si faux que c’en est presque cruel. Bref, c’est du lourd. Sauf si on veut y voir une satire de tout ce qui ne tourne pas rond dans notre société. Mais il faut vouloir beaucoup…

Après un incendie qui a détruit l’appartement d’Emmanuel et la totalité des informations et des artefacts que celui-ci avait amassés sur l’histoire de famille, son frère Vincent le dépose chez un vieil ami, Thomas, qui vit dans les marges de sa propre vie. Ces trois hommes de la génération X semblent porter leur X comme un étendard. Ils n’ont jamais vraiment cru en l’avenir, sauf quand la planète a vibré au son de Smells Like Teen Spirit, de Nirvana. Ils ont brièvement pensé qu’il n’y aurait alors de place que pour l’authenticité, espoir qui s’est vite fissuré. Ils vivent à distance d’une société de consommation et de performance où tout leur semble sonner faux : les rapports humains et amoureux, et les projets politiques.

Jean-Philippe Martel a du style (sa manière d’insérer les dialogues dans la narration est singulière), de l’humour et possède une plume adroite, capable d’évoquer de manière originale le monde d’aujourd’hui comme de calquer la langue ampoulée d’il y a deux ou trois siècles. Ces grandes qualités d’écriture donnent du souffle à son ambitieux roman, qui creuse la manière dont la vie finit par avoir à l’usure les rêves et les idéaux. Ce n’est pas un mal moderne, souligne l’auteur. Son roman est en effet ponctué de retours en arrière qui suggèrent que cette désillusion se transmet d’une génération à l’autre.

Et c’est là qu’on trouvera le projet du romancier pertinent ou juste plombant. Son éditeur juge qu’il propose une vision « lucide » de la société. On peut aussi voir dans ce refus du bon sentiment et de l’optimisme une complaisance intellectuelle qui confine au cynisme. Ce roman touffu est maîtrisé, mais aussi calibré pour plaire aux professeurs de désespoirs.

— Alexandre Vigneault, La Presse

Essai

Manger ou non de la viande

Dialogue entre un carnivore et un végétarien

Michael Huemer

Albin Michel

184 pages

Trois étoiles et demie

74 milliards : un chiffre qui revient souvent dans l’essai Dialogue entre un carnivore et un végétarien, de Michael Huemer, professeur de philosophie à l’Université du Colorado et lui-même végétalien ; 74 milliards, c’est le nombre d’animaux abattus chaque année dans les fermes industrielles. Un chiffre astronomique qui devrait nous convaincre à lui seul de réduire notre consommation de viande. Mais l’objectif du philosophe est plus ambitieux. Avec cet ouvrage, « il veut accélérer le processus de conversion vers le véganisme ».

Pour exposer ses arguments, il s’inspire du dialogue socratique en mettant en scène une série de conversations entre deux étudiants en philosophie, un végétarien (V.) et un carnivore (C.), ce qui lui permet d’approfondir les questionnements éthiques que soulève la consommation de viande (est-il grave d’infliger de la douleur à des êtres moins intelligents que nous ? Quel est le degré de souffrance ressenti par les animaux issus de l’élevage industriel ? Est-il plus acceptable de consommer de la viande d’animaux sauvages ou élevés à petite échelle, dans de meilleures conditions ?).

L’auteur répond ainsi de façon très réfléchie et documentée (voir la longue bibliographie annotée à la fin de l’ouvrage) aux arguments des tenants du régime carnivore. Des arguments qui vont au-delà de « Hitler était végétarien ! »

Ce choix stylistique permet de rendre accessible un exposé qui aurait pu être très aride. Mais il comporte aussi un piège que l’auteur n’a pas su éviter. Par sa pensée moins élaborée et ses arguments trop souvent basés sur ses intuitions, C. paraît moins intelligent que V., ce qui nuit à la richesse du dialogue et même, ultimement, à l’objectif initial de l’auteur.

— Valérie Simard, La Presse

Retour aux sources

Trois vœux

Liane Moriarty, traduit de l’anglais (Australie) par Sabine Porte

Albin Michel

400 pages

Trois étoiles

Que fait un éditeur lorsqu’il tient un écrivain à succès ? Il retourne dans ses fonds de tiroir et en ressort ses premières œuvres, qui étaient peut-être passées sous le radar la première fois. C’est le cas avec ce roman de Liane Moriarty, Trois vœux, dont la version originale, Three Wishes, est parue en anglais en 2003. Il s’agit du premier roman de Liane Moriarty, devenue une star depuis le succès de la série Big Little Lies, mettant en vedette Nicole Kidman et Reese Witherspoon. On retrouve ici les ingrédients qui font le succès de Moriarty : des personnages unis par un point en commun racontent chacun leur tour une situation ou un évènement qui a chamboulé leur vie et les a forcés à se redéfinir. Il y a du comique, un peu de tragique, des situations parfois tirées par les cheveux et un dénouement qui rassure et satisfait le lecteur ou la lectrice.

Le roman débute sur une scène très cinématographique : un repas dans un restaurant bondé, puis une dispute qui éclate entre trois sœurs – des triplettes ! – qui fait réagir tout le monde dans la salle. À partir de là, le récit part sur les chapeaux de roues et remonte dans le temps afin que nous comprenions ce qui vient de se jouer entre les trois sœurs. Même si Moriarty n’est pas encore au sommet de son art dans Trois vœux, elle demeure une bonne conteuse qui a le sens du punch. On s’ennuie rarement en sa compagnie. Sans surprise, les droits du livre ont été vendus et une éventuelle série serait en développement chez Netflix, selon la publication Deadline.

— Nathalie Collard, La Presse

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