La vanille sous haute surveillance à Madagascar

Transport de fonds à la malgache. Dans ce chargement, pas de billets de banque mais des gousses… ce qui revient au même dans ce pays, premier producteur au monde de vanille. Le prix au kilo a parfois égalé celui de l’argent massif. Pas étonnant que le bâtonnet noir se fasse rare et cher en Europe et aux États-Unis, principaux importateurs de la luxueuse épice. Elle imprègne les meilleurs desserts et les plus grands parfums. Mais ces temps-ci, sur la Grande Île, la vanille sent surtout le soufre.

Moxoni va enfin pouvoir dormir. Pendant les deux mois qui ont précédé la récolte, armé d’une lance et d’une machette, il a surveillé nuit et jour son champ accroché à la montagne. Autour de lui, des paysans ont été torturés, parfois tués par des pilleurs de vanille verte. Alors, ce matin de septembre, à l’heure où les écharpes de brume enlacent encore les monts verdoyants, le planteur, sa femme, Marcelline, leurs enfants et des cousins sont partis tôt ramasser le délicat butin.

Leur village, Andilandrano, 3000 habitants, est perdu à cinq heures de pistes défoncées d’Andapa, au cœur de la Sava, la région la plus luxuriante et la plus secrète de l’île, d’où Madagascar tire 80 % de sa précieuse épice. On dit qu’ici à la saison des pluies succède la saison où il pleut. De l’eau, il en est justement tombé toute la nuit. Pour ne pas déraper sur les collines glissantes, hommes et femmes, pieds nus, s’accrochent aux arbustes qui servent de tuteurs aux lianes de vanilliers dont les orchidées blanches ont laissé la place à des gousses semblables à des haricots géants.

En quelques heures, une dizaine de sacs de jute de 20 kg sont remplis. Une récolte de 200 kg, c’est la promesse d’un revenu de près de 15 millions d’ariarys, soit près de 4500 dollars, l’équivalent de cinq ans de salaire minimum... Pas étonnant que le vol de vanille soit devenu le sport local.

Ici, pourtant, on ne rigole pas avec la reine des épices, la plus chère des substances végétales aromatiques après le safran. Deux mains coupées pour avoir dérobé des gousses ! C’est la punition infligée à un voleur dont la photo avec ses moignons enroulés de linges a été publiée par La Gazette de la Grande Île. Mutilations, lynchages... Il ne fait pas bon être rattrapé par les villageois, dont beaucoup se sont regroupés en comités d’autodéfense.

Le lieutenant-colonel Tiana Andriambo a été dépêché pour mettre de l’ordre dans ce « Far North-East » où règnent les règlements de comptes à coups de machette. « On a déployé 200 gendarmes dans la brousse pour faire de la sensibilisation. Aujourd’hui, le vol de vanille est considéré comme un crime », explique-t-il dans un français parfait.

Quand on sait à quoi ressemblent les geôles malgaches, on comprend que le nombre de vols ait baissé drastiquement depuis son arrivée. Ils sont encore quelques dizaines à pourrir derrière les barreaux de la prison du district, à Antalaha. Cet avant-poste de l’enfer, prévu pour 280 détenus, en compte plus de 2000 ; des majeurs, des mineurs, condamnés ou en attente d’un jugement, tous mélangés, entassés dans des caves insalubres, qui dorment par terre, sur le flanc en rang d’oignons, par manque de place.

« Pour une gousse volée, on peut en prendre pour cinq ans », reprend le gendarme depuis son QG de Sambava. Cette ville, entre océan, cocoteraies et rizières, située à une heure et demie de vol d’Antananarivo, se dispute avec Antalaha le titre de capitale de la vanille.

Le parfum des souvenirs

À peine y avons-nous atterri que voilà nos narines en émoi. Sur la route cahoteuse qui mène au centre-ville, la succession de « gargotes » – minuscules échoppes en tôle ondulée ou en bambou – offre toute une palette olfactive : poissons séchés, brochettes de zébu grillé, fumées de charbon de bois, sans compter l’odeur asphyxiante des pots d’échappement des tuk-tuks. Et puis, tout à coup, un doux zéphyr sucré. Surgissent alors des souvenirs d’enfance, plutôt crème anglaise que madeleine.

Pourtant, ni marché ni boutique : aucune gousse à l’horizon. Elles sont bien trop chères pour les locaux et, ici, les touristes sont rares. Cette plante d’origine mexicaine a beau avoir été introduite par les planteurs réunionnais à la fin du XIXsiècle, elle n’est jamais entrée dans la culture culinaire malgache. La Grande Île produit les trois quarts de cette épice dont l’arôme est le plus utilisé au monde devant le chocolat, mais tout est destiné à l’exportation.

Pour comprendre d’où vient cette senteur, « chaude et suave, légèrement boisée, avec une touche de cacao brut », il faut regarder vers les grands entrepôts qui se succèdent une fois le pont Antaimby passé. C’est là que « la Bourbon » finit de sécher, sous haute protection. Firmenich, géant suisse des parfums, la décrit comme « créatrice de nostalgie mais aussi d’émotions positives, de sentiments de bonheur ». Ces temps-ci, à Madagascar, la vanille est surtout synonyme de gros sous, de convoitise et de trafic.

Tout à la vanille

C’est en 2018 que Moxoni a abandonné le haricot et la pistache pour planter des vanilliers. Un an plus tôt, le cyclone Enawo avait causé des ravages dans les champs. Comme après le passage de Gafilo en 2004 ou encore d’Indlala en 2007, l’offre de vanille a considérablement diminué et les prix ont irrésistiblement grimpé.

Tout le monde, dans la Sava, a alors voulu se lancer dans cette culture si rémunératrice... mais pas facile. La dame des sous-bois a besoin d’un savant dosage d’ombre et de soleil, d’un sol fertile et bien drainé, d’attention et de savoir-faire pour accepter enfin, trois ans au moins après avoir été greffée, de donner son fruit. Quelques boutures suffisent à constituer un joli capital dans lequel piocher en cas de besoin : 2 ou 3 kg permettent de soigner un parent, d’envoyer un enfant à l’école, de célébrer le 26 juin 1960, jour de l’indépendance, ou même de faire la « soudure » entre deux récoltes de riz quand il n’y a plus rien à manger. Les paysans ne sont pas riches pour autant, ils sont juste moins pauvres. Certains peuvent même quitter leur case en palmes d’arbre du voyageur pour une maisonnette « en dur » avec balustrade à colonnades, premier signe extérieur de réussite.

Ceux qui s’en sont mis plein les poches, ce sont les collecteurs. Ils rachètent aux producteurs, le moins cher possible, puis revendent aux exportateurs qui comptent dans leurs rangs les plus grosses fortunes du pays.

Les collecteurs arrivent à la fin des récoltes avec leurs sacs de billets, comme aujourd’hui à Andilandrano. Une aubaine pour les commerçants ambulants. Ces derniers affluent en tirant derrière eux leur charrette à bras pleine de cuvettes en plastique, matelas en mousse, quincaillerie « made in China » : avec toutes ces espèces dans l’air, c’est le moment de faire des affaires.

Les « nouveaux riches »

Des affaires, Raoul, fils d’un exportateur de vanille indien, en a conclu à tour de bras lorsqu’il s’est improvisé vendeur de voitures en 2018. De 60 dollars en 2013, le kilo de vanille noire séchée s’était envolé à près de 900 dollars ! Sur la nationale 5 – unique route à peu près praticable de la Sava – sont alors apparus les 4 x 4 traversant les villages à grands coups de Klaxon, slalomant à toute allure entre les zébus, les canards et les enfants. Dans la panoplie de ces « nouveaux riches » – anciens paysans, chauffeurs de taxi, agents de sécurité et autres Malgaches sans le sou reconvertis dans le commerce de la gousse –, le tout-terrain est incontournable.

« Raoul leur en vendait quasiment un par jour. Il a même fini par céder le sien, séance tenante, à un client trop pressé pour attendre la livraison... », raconte un membre de la filière. « C’était de la folie, reconnaît le Belge Daniel Goltrant, seul “wasa” [nom donné aux étrangers] chez Sambavanille, la société d’export que dirige Odya Zanahita, sa femme. Au Baladin, la boîte de nuit branchée, les bouteilles de whisky se vendaient aux enchères. La flasque pouvait atteindre 3000 dollars ! »

De juillet à septembre, à la fin des récoltes, il y avait pénurie de billets dans les banques. Tout était raflé par les collecteurs pour payer la vanille. « On ne comptait plus les coupures, on les pesait », ajoute Daniel. Djaka, opérateur de tourisme haut de gamme, se souvient qu’à cette époque il n’y avait plus un avion privé à louer. Dans ce pays sans routes, c’est pourtant l’un des moyens de transport les plus utiles, mais « les sièges étaient enlevés, la carlingue bourrée de billets à l’aller et de gousses au retour ». Du coup, les grands collecteurs se sont installés près de l’aéroport. Leurs maisons, avec vue sur la piste d’atterrissage et barbelés en guise de bienvenue, se succèdent au bord de la route. Les noms des propriétaires ? « Vanille, vanille... » se contente de murmurer un vendeur de manioc, en désignant le cube blanc ultramoderne aux immenses baies vitrées qui s’élève juste en face de sa modeste gargote.

S’intéresser aux puissants collecteurs, c’est se heurter à des visages qui se ferment. On sait qu’ils ont le bras long et parfois assassin. « Parlons plutôt du tourisme... » coupe sèchement Annick, la propriétaire de l’hôtel Océan Momo, à Antalaha. Avant qu’elle ne lui intime l’ordre de se taire, Maurice, dit Momo, son mari, racontait comment, dans les années 1990, il avait fait fortune en exportant la vanille. De quoi s’offrir ce bel établissement que le couple a meublé de somptueuses pièces en ébène, palissandre ou « bois de rose », l’autre gros mot à ne pas prononcer.

La ville est aussi connue pour être la plaque tournante du trafic de l’essence précieuse aux reflets rouge sang. Une espèce protégée dont le commerce est interdit par la loi malgache.

Mais la Sava, où se trouve la plus grande forêt pluviale de Madagascar, continue d’être pillée et les troncs sont transportés illégalement vers la Chine. Ces 20 dernières années, le trafic aurait rapporté près de 1,5 milliard de dollars.

Un argent sale massivement blanchi dans... l’épice noire. Pas regardants sur le montant de leurs investissements, les trafiquants ont contribué à l’envolée des prix. Et pas plus hier qu’aujourd’hui ils ne semblent sérieusement inquiétés par les autorités. Parmi eux, l’un des hommes les plus riches et les plus puissants de Madagascar, celui qui désormais fait la pluie et le beau temps dans la vanille.

Des prix en baisse

Le gouvernement assure pourtant vouloir « assainir la filière ». En tout cas, il cherche à la contrôler. En cette mi-septembre, c’est branle-bas de combat à l’Océan Momo. Le ministre du Commerce y a donné rendez-vous aux représentants des 70 sociétés exportatrices sélectionnées : c’est lui qui, désormais, délivre les autorisations de vente à l’étranger.

Depuis trois ans, les prix sont retombés et toute la Sava va mal. Les petits collecteurs n’ont plus de quoi mettre de l’essence dans leur 4 x 4, la nationale 5 est ponctuée de chantiers arrêtés ; les banques, pour avoir multiplié les crédits, sont en grosse difficulté et à Sambava, chez Tandramena, le seul supermarché de la région, les allées sont désertes.

« Ces 20 dernières années, le prix de la vanille fait le yoyo, explique Serge Rajaobelina, le patron de Sahanala, une entreprise qui vend de la vanille bio. Le gouvernement a donc imposé un tarif minimal à l’exportation, 365 $ le kilo, et instauré des contrôles pour que les devises soient rapatriées en totalité à Madagascar. Évidemment, cela ne plaît pas à tout le monde car il y a eu beaucoup de malversations. Jusqu’à présent, seuls 30 % des bénéfices réalisés sur les 2000 à 2500 tonnes exportées chaque année revenaient au pays. »

Mais une majorité d’exportateurs s’accorde à dire que le prix imposé par le gouvernement ne reflète pas la réalité du marché. « L’Ouganda, l’Inde ou l’Indonésie vendent 150 ou 200 $ moins cher que nous », explique Odya, héritière d’une des familles historiques de la vanille.

Alors bien sûr, cette année, les principaux clients, les McCormick, McDonald’s, Givaudan, L’Oréal et autres multinationales de l’agroalimentaire, des cosmétiques ou des arômes, ne se précipitent pas sur l’or noir malgache. D’autant qu’ils ont commencé à changer les formules de leurs glaces, gâteaux, savons ou parfums pour y introduire de la vanilline de synthèse, nettement moins chère.

« La vanille artificielle, voilà bien la principale menace », reprend Serge Rajaobelina. Le fondateur de Sahanala reste pourtant optimiste : « Aujourd’hui, il y a une nouvelle dynamique. Les consommateurs américains et européens veulent du naturel, et de la qualité. De nombreuses entreprises, comme la nôtre, intègrent le développement durable dans leurs activités et œuvrent pour plus de traçabilité. Et notre vanille reste la meilleure au monde ! »

Moxoni, lui, préfère assurer ses arrières. Il va replanter un peu de café.

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