Éditorial

Quand la gentillesse devient virale

Les réseaux sociaux sont des défouloirs. Ils sont basés sur des algorithmes qui valorisent l’indignation. Pourtant, ils sont désormais le théâtre d’un déferlement de… gentillesse !

On doit se pincer pour être certain qu’on ne rêve pas. Elles sont où, les insultes ? Et l’intolérance ? Et le cynisme ? Il y en a encore, c’est évident. Mais ils ne tiennent plus le haut du pavé.

À l’heure où le coronavirus joue avec nos nerfs, ça fait du bien.

Chaque jour apporte son lot de messages positifs. Comme si tout le monde s’était donné le mot.

Allez hop, on se serre les coudes. On rame tous dans la même direction, celle de la lumière qu’on aperçoit au bout du tunnel.

Des exemples ? Il y en a plein ! Certains en profitent pour remercier les travailleurs de la santé, les chercheurs, les employés du secteur de l’alimentation, etc. Tous ceux dont l’aplomb et le courage nous permettent de garder le cap pendant la tempête.

D’autres partagent des suggestions d’activités familiales. Ça peut sembler banal, mais pour citer une blague qui circule (sur les réseaux sociaux, d’ailleurs), les parents en sont déjà au point où ils se disent que si les écoles restent fermées trop longtemps, ils « trouveront un vaccin avant les scientifiques ». Alors toutes les recommandations sont les bienvenues !

D’autres encore nous poussent à faire preuve de solidarité avec les entreprises d’ici. Avec raison.

Sans compter toutes sortes d’initiatives individuelles (un ami qui propose des cours d’échecs gratuits par vidéoconférence, par exemple) qu’on glisse entre deux images d’arcs-en-ciel pour nous rappeler de garder espoir. Tout comme, d’ailleurs, les photos de tartelettes inspirées par le docteur Arruda…

Quelque chose a changé. Pour le mieux. Le chacun-pour-soi aurait pu triompher. On est aux antipodes de ça. Avec cette flambée de gentillesse, on fait un formidable pied de nez à l’adversité.

En temps normal – comme l’a expliqué l’écrivain américain George Saunders dans un magnifique petit ouvrage publié récemment en français, Soyez gentils –, notre vie est guidée par certaines « intuitions ». Entre autres l’idée que nous sommes à peu près tous persuadés d’être le centre de l’univers.

Ces intuitions « nous amènent à privilégier nos besoins par rapport à ceux des autres, quand bien même notre désir profond et sincère serait d’être moins égoïstes, plus attentifs à ce qui se passe autour de nous à chaque instant, plus ouverts et plus aimants », dit-il.

« C’est un peu facile à dire, sans doute, et assurément très difficile à faire, mais à mon avis, si vous deviez vous fixer un but dans la vie, essayer d’être plus gentil ne serait pas le pire choix. »

Judicieux conseil, plus pertinent que jamais à l’heure du coronavirus.

La pandémie a-t-elle soigné notre égoïsme ? Le web et les réseaux sociaux sont-ils maintenant des oasis de bonté où broutent des licornes ? Bien sûr que non.

Les crétineries n’ont pas disparu. On vient d’arrêter un Montréalais accusé d’avoir « conseillé » à la population d’assassiner Justin Trudeau. Il y a encore des fraudeurs qui sont assez abjects pour exploiter nos craintes et nous arnaquer en nous promettant des tests et des traitements de charlatans. La désinformation se poursuit et les algorithmes des géants du numérique en font toujours la promotion.

N’empêche, dans l’ensemble, le ton a changé pour le mieux.

Oui, cette vague de gentillesse va probablement se fracasser sur le récif de la réalité dès la fin de l’épidémie. Mais on n’y pensera pas tout de suite.

Le niveau de difficulté de l’épreuve qu’on traverse est en train d’augmenter, alors on va se permettre de surfer sur cette vague avec enthousiasme. En espérant qu’elle se prolonge le plus longtemps possible…

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