Affaire Peng Shuai

L’appel du CIO soulève plus de questions

La visioconférence entre les dirigeants olympiques et la joueuse de tennis chinoise Peng Shuai, dont la disparition de presque trois semaines en public a soulevé un tollé, visait à rassurer le monde qu’elle était en sécurité. Mais elle a plutôt soulevé plus de questions.

L’inquiétude a grandi la semaine dernière à l’endroit de l’ancienne meilleure joueuse de double – qui n’avait pas été revue depuis qu’elle avait accusé un haut responsable chinois d’agression sexuelle, le 2 novembre. Les vedettes du tennis et les amateurs ont demandé #WhereIsPengShuai (#OùestPengShuai), et le président de la WTA a menacé de retirer de lucratifs tournois de Chine.

Dimanche, le Comité international olympique (CIO) a révélé que Peng Shuai s’était entretenue avec des responsables, dont son président, Thomas Bach, lors d’une visioconférence de 30 minutes de Pékin. Selon la déclaration de l’organisme, elle les a assurés qu’elle allait bien et les a remerciés de se soucier d’elle, tout en demandant le respect de sa vie privée.

Le CIO a publié une photo qui montre M. Bach face à un écran sur lequel Peng Shuai apparaît, mais n’a pas diffusé de vidéo de la conversation. Le jour même, l’Omnium de Chine a publié des vidéos et des photos de sa présence lors d’un tournoi de tennis junior à Pékin ce matin-là.

La brève déclaration du CIO, qui n’offrait que peu de détails et aucune référence à ses allégations, semble peu susceptible de calmer le jeu sur le cas de Peng Shuai – et les critiques se font croissantes à l’endroit du CIO, qui faisait déjà face à des appels au boycottage des Jeux olympiques d’hiver de Pékin, qui s’ouvriront le 4 février 2022.

Même après la publication de la déclaration dimanche, la WTA a répété ce que le président et directeur général Steve Simon disait depuis plus d’une semaine, exigeant une enquête complète, juste et transparente « sans censure ».

Le CIO était déjà sous pression de tenir des Jeux au milieu d’allégations selon lesquelles la Chine aurait commis des violations des droits de la personne contre les musulmans ouïghours, les Tibétains et d’autres minorités. La Chine nie les accusations.

« Nous sommes fermement opposés à tout propos et acte qui politisent le sport en violation de l’esprit olympique », a affirmé lundi le porte-parole du ministère des Affaires étrangères, Zhao Lijian, interrogé sur un éventuel boycottage.

Maintenant, certains critiques prétendent que la gestion de l’appel du CIO avec Peng Shuai en fait un partenaire actif dans la transmission du message de Pékin – tout en ne fournissant pas à la femme une tribune ouverte pour discuter de ses allégations.

Yaqiu Wang, porte-parole de Human Rights Watch, a gazouillé que le CIO jouait « activement un rôle dans les dispositifs de disparition forcée, de coercition et de propagande du gouvernement chinois ».

Interrogé sur les critiques, le CIO s’est défendu dans un communiqué que l’objectif principal de l’appel était de savoir comment allait Peng Shuai et qu’elle avait « été très claire en confirmant qu’elle était en sécurité et en bonne santé ».

Elle a accepté de rester en contact avec les responsables olympiques – y compris de dîner avec Thomas Bach à Pékin en janvier –, et l’organisme a ajouté qu’il lui avait dit qu’elle pouvait entrer en contact chaque fois qu’elle « le jugerait approprié ». Le CIO a ajouté qu’afin de respecter la vie privée de Peng Shuai, il ne ferait aucun autre commentaire.

Censure

C’est la deuxième fois cette année que le CIO se retrouve sous les projecteurs dans le dossier des Jeux olympiques : beaucoup voulaient que l’organisme annule les Jeux d’été à Tokyo en raison des inquiétudes concernant la pandémie de coronavirus. Les critiques notent que le CIO a des intérêts à tenir ces évènements, car ils génèrent 91 % de ses revenus provenant des commanditaires et de la vente des droits de diffusion.

Peng Shuai n’est que l’un des nombreux gens d’affaires, militants et gens ordinaires chinois qui ont disparu ces dernières années après avoir critiqué des personnalités du parti ou dans le cadre de la répression de la corruption ou des campagnes en faveur de la démocratie et des droits du travail.

Alors que le Parti communiste au pouvoir s’empresse d’effacer toute critique, le fait qu’elle émane cette fois d’une athlète la rendait particulièrement épineuse. Les médias d’État célèbrent les victoires des athlètes comme preuve que le parti rend la Chine plus forte – et le parti prend tous les moyens pour s’assurer qu’ils ne peuvent pas utiliser leur notoriété et leur popularité auprès du public pour éroder son image.

La joueuse de tennis a accusé un ancien membre du Comité permanent au pouvoir du Parti communiste, Zhang Gaoli, d’agression sexuelle dans un article sur les réseaux sociaux qui a été rapidement supprimé.

Les inquiétudes au sujet de la censure de son message et sa disparition ultérieure de la sphère publique ont provoqué la consternation, suscitant des commentaires de grandes vedettes du tennis comme Roger Federer, Rafael Nadal, Naomi Osaka, Serena Williams et Martina Navratilova.

Pendant tout ce temps, les informations au sujet de ses allégations ont été occultées en Chine. CNN a rapporté que son signal en Chine avait été bloqué lors de reportages sur Peng Shuai.

Une recherche de son nom lundi sur Weibo, l’une des principales plateformes de médias sociaux en Chine, n’a produit que quelques messages, et aucun ne faisait référence à l’allégation d’agression sexuelle ou aux questions sur son sort.

— Le journaliste Graham Dunbar a contribué à cet article depuis Genève

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