Télévision Finalistes aux 37es prix Gémeaux

L’art de partir au sommet

Ils pilotaient des rendez-vous télévisuels populaires. Leur travail était salué. Et pourtant, au cours des derniers mois, ces finalistes aux 37es prix Gémeaux ont choisi de prendre la porte de sortie. En entrevue, Patrick Huard, Édith Cochrane, José Gaudet, Marie-José Turcotte et Denis Gagné expliquent pourquoi leur trajectoire a bifurqué. Et bien que l’avenir paraisse plus incertain qu’avant, ils acceptent pleinement leur décision.

Comme ses confrères et consœurs du petit écran, Denis Gagné semble serein. Désirant se « mettre en danger » après deux décennies de L’épicerie, l’animateur de 64 ans a réintégré le marché des travailleurs autonomes en juillet. La motivation n’était plus ce qu’elle avait déjà été.

« Je suis parti ni trop tôt ni trop tard, estime le principal intéressé. J’ai informé la direction [de Radio-Canada] que j’avais envie du vertige, d’une page blanche. Et actuellement, la page est blanche en tabarouette ! »

Partageant une nomination aux Gémeaux avec Johane Despins pour l’animation d’un magazine de services, Denis Gagné n’a jamais craint de regretter sa décision. En paix, il était même heureux de voir les nouvelles affiches de l’émission, sur lesquelles figure sa successeure, Myriam Fehmiu. Il redoutait toutefois qu’aux yeux du public, son départ soit perçu comme un adieu, une peur qui s’est hélas concrétisée. « Dans la rue, les gens me souhaitent une bonne retraite. Mais je suis quand même jeune ! Et j’ai toujours la même curiosité insatiable. »

Contrairement à Denis Gagné, Marie-José Turcotte a véritablement annoncé sa retraite. La journaliste et animatrice de Radio-Canada a tiré sa révérence au printemps, après une carrière de 40 ans. Celle qui pourrait remporter dimanche une statuette dorée pour l’animation des Jeux olympiques de Tokyo (en équipe avec Guillaume Dumas, Martin Labrosse et Jacinthe Taillon) est ravie d’avoir « réussi [sa] sortie ».

« J’ai vu des gens partir, et ce n’était pas comique. C’était des départs un peu obligés, aux allures de cul-de-sac. Moi, j’ai pu choisir ma date. Je suis partie quand j’étais prête, après avoir fait des choses stimulantes qui m’ont permis de grandir. C’est le fun de partir quand tout va bien. »

Marie-José Turcotte sait qu’elle aurait pu rester en poste encore 5 ou 10 ans, mais elle s’est rappelé une promesse qu’elle s’était faite, en février 1992, alors qu’elle couvrait les Jeux olympiques d’Albertville, en France. Un matin, elle avait vu un vétéran collègue en pleurs au déjeuner.

« Il disait : “J’pus capable ! J’pus capable ! J’me souviens plus des noms des athlètes ! J’suis pas assez vite pour nommer les joueurs. Ça marche pas !” Il était en crise. Ça m’avait troublée. Je m’étais juré d’arrêter avant d’en arriver là. Je voulais partir pour qu’après, en pensant au travail, ce soit un goût de sirop d’érable qui monte ; pas un goût d’amertume. »

« Je n’avais pas envie que quelqu’un dise dans mon dos : “Mais qu’est-ce qu’elle fait encore là ? Ça serait ben le temps qu’elle sacre son camp !” »

— Marie-José Turcotte

Des décisions mûrement réfléchies

Sans surprise, les cinq finalistes interviewés n’ont pas tourné les talons de manière impulsive. Ils parlent tous de décisions mûrement réfléchies (parfois sur des années) et déchirantes, notamment parce qu’ils avaient l’impression d’abandonner des collègues avec lesquels ils avaient tissé des liens serrés.

« C’est dur de laisser quelqu’un quand les choses vont encore bien », observe Édith Cochrane, sélectionnée avec André Robitaille pour Les enfants de la télé. « Quand l’autre écœurant te trompe, c’est plus facile. C’est violent, mais c’est plus facile. »

La comédienne a plié bagage en avril, après huit saisons de coanimation. Depuis mercredi, Mélanie Maynard occupe son siège les mercredis soir sur ICI Télé. « C’était une équipe que j’adorais, soutient l’enseignante de formation. C’était un plateau agréable, un rythme de vie intéressant... C’était un salaire, une sécurité financière... »

« Plein de gens m’ont dit : “Mais c’est une super case horaire…” Je n’ai jamais décidé en fonction d’une case horaire ou d’un salaire. Sinon, j’aurais été l’ombre de moi-même. »

— Édith Cochrane

Comme Édith Cochrane, José Gaudet n’a pas laissé les considérations financières teinter son jugement. En quittant Ça finit bien la semaine, à TVA, après neuf saisons d’animation avec Julie Bélanger, l’humoriste de 51 ans avoue avoir créé « un gros trou » dans son budget au printemps. Il est toutefois fier d’avoir suivi son instinct, malgré l’inconnu qui l’attend.

« À mon âge, je ne suis plus le jeune premier que tout le monde appelle. Je ne suis plus Sam Breton. Avec Les Grandes Gueules et Mario [Tessier], j’ai déjà été Sam Breton. J’ai déjà eu cette chance d’être appelé chaque fois qu’un nouveau projet émerge. »

Une question de feeling

Patrick Huard s’est retiré à quelques reprises de projets qui récoltaient beaucoup de succès. On peut penser aux Boys, cette franchise de Louis Saia qu’il a délaissée après trois films fort lucratifs au box-office. Il mentionne aussi Taxi 0-22, la comédie qu’il a remisée en 2009.

« TVA m’a offert une prolongation de contrat. Ça allait vraiment bien. J’avais du fun ; je produisais, je réalisais, je jouais et j’écrivais. Créativement, c’était le summum. Mais je n’étais plus capable d’entendre les gens m’appeler Rogatien dans la rue. Sinon, j’allais devenir ce bonhomme. Je n’avais pas vraiment envie d’arrêter Taxi 0-22, mais pour ma carrière, j’ai senti que c’était un choix important. »

C’est pour une raison similaire que Patrick Huard a déserté La tour, un talk-show quotidien à TVA pour lequel l’Académie des Gémeaux a retenu sa candidature. Après deux saisons à enchaîner les entrevues, le touche-à-tout a craint d’être affublé d’une étiquette... ou plutôt d’en perdre une.

« C’est arrivé deux ou trois fois durant le show. J’ai reçu des gens qui parlaient de moi comme acteur au passé. Chaque fois, j’ai pensé : “Oh... C’est pas bon, ça...” Je n’ai pas aimé ce sentiment. J’étais persuadé que tranquillement, cette idée allait commencer à s’immiscer dans l’esprit du monde. »

« J’ai toujours suivi mes feelings. J’ai toujours respecté mes principes, mes valeurs. Le reste me manquait trop. J’ai 53 ans. J’ai besoin d’écrire. J’ai besoin de retrouver mon univers. »

— Patrick Huard

Facteur pandémie

Sans être un facteur déterminant, la pandémie a influencé le départ d’au moins trois des finalistes interviewés. Patrick Huard affirme avoir passé « plus de 100 tests » de dépistage PCR au cours des deux dernières années. La veille de chaque enregistrement. Cette mesure, on s’en doute, alourdissait indûment son travail.

Denis Gagné mentionne la COVID-19 lorsqu’il énumère les raisons pour lesquelles il manquait parfois d’entrain au réveil. Du jour au lendemain, produire un rendez-vous hebdomadaire relevait de l’exploit.

Enfin, les confinements ont provoqué chez José Gaudet une forme de remise en question. « Étant donné qu’on avait plus de temps pour penser, on s’est tous demandé : “Est-ce que je suis heureux ? Est-ce que je suis comblé ?” »

Marie-José Turcotte, Édith Cochrane, Patrick Huard, Denis Gagné et José Gaudet ignorent s’ils repartiront des prix Gémeaux les mains pleines, dimanche. Chose certaine, une victoire revêtirait un caractère particulier pour chacun d’eux, même s’ils connaissent les limites d’un trophée.

Marie-José Turcotte donne en exemple son premier triomphe au gala, au début des années 1990. « Le soir même, je flottais. Mais le lendemain matin, j’ai vite réalisé que ça n’avait rien changé dans ma vie. Tout est toujours à recommencer. »

Animé par Nicolas Ouellet, le gala d’ouverture des 37es prix Gémeaux sera présenté dimanche à 14 h 30 sur ICI ARTV. Piloté par Véronique Cloutier, le gala en soirée sera diffusé sur ICI Télé à 20 h. Les deux cérémonies seront également offertes sur l’internet, à ici.artv.ca et ici.radio-canada.ca

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